Sur le fil

Ce n'est pas une utopie, c'est une éducation. Et comme toute éducation, elle commence par une seule chose, décider de s'écouter.

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Sur le fil

L’équilibre à table


Il y a deux ordres qui nous parviennent en même temps, depuis l’enfance, depuis la culture, depuis les écrans et les tables familiales, et qui se contredisent si radicalement qu’on s’étonne qu’ils n’aient pas encore produit une explosion audible.

Le premier dit, sois mince. Il arrive déguisé en santé, en beauté, en désirabilité, en vertu même. J’ai exploré ailleurs comment ce mythe s’est construit, comment il a été fabriqué délibérément depuis les années vingt par des intérêts économiques précis, comment sa cadence suit celle des collections de mode plutôt que celle de la biologie humaine. Ce premier ordre dit, avec la douceur des choses qui se présentent comme des évidences, ton corps, en l’état, n’est pas tout à fait le bon.

Le second dit, mange. Il arrive lui aussi déguisé, en convivialité, en générosité, en amour maternel, en appartenance. Il dit que refuser de manger est une offense, que vider son assiette est une politesse, que la table est le lieu du lien et qu’on ne s’y soustrait pas sans blesser quelqu’un. Il dit que l’abondance est une victoire sur la pénurie, et qu’y renoncer serait une ingratitude.

Ces deux ordres s’adressent souvent aux mêmes corps, au même moment, avec la même autorité. Et c’est leur simultanéité, pas l’un ou l’autre mais les deux ensemble, en feu croisé, qui crée la confusion dans laquelle beaucoup d’entre nous mangeons depuis des années sans jamais trouver notre ligne à nous.

Ce texte cherche cette ligne. Non pas une règle de plus, non pas un régime supplémentaire, non pas un programme à suivre, mais quelque chose de plus ancien et de plus exigeant, la capacité d’écouter ce qui est vrai pour soi, plutôt que d’obéir à ce qu’on entend du dehors.


Il y a, dans presque toutes les civilisations humaines, une réponse ancienne à la surcharge du corps, le jeûne. Non pas comme régime, non pas comme performance, mais comme pratique millénaire qui traverse les cultures avec une régularité qui mérite qu’on s’y arrête.

Les Babyloniens jeûnaient avant les grandes décisions. Les Grecs d’Éleusis jeûnaient avant les cérémonies d’initiation. Pythagore imposait des périodes de jeûne à ses disciples avant de les initier, il pensait que le corps nourri était un corps alourdi, incapable de recevoir ce qui était subtil. Ce n’était pas de l’ascèse au sens pénitentiel. C’était la reconnaissance que le corps a plusieurs modes de fonctionnement, et que certains états ne sont accessibles que dans certains d’entre eux.

Les grandes religions ont codifié cette intuition. Le Ramadan, un mois entier, du lever au coucher du soleil, est aujourd’hui le jeûne collectif le plus pratiqué au monde, vécu comme expérience partagée, comme solidarité avec ceux qui n’ont pas le choix de manger ou non. Yom Kippour propose pendant vingt-cinq heures de ressembler à un ange, ces êtres qui, dit la tradition, n’ont pas besoin de nourriture. Le Carême chrétien rythmait pendant des siècles le temps d’une communauté, donnant à l’année une structure d’attente et de célébration que nous avons en grande partie perdue.

Ce qui traverse ces traditions, c’est une même intuition profonde, que l’être humain est en danger de se confondre avec ses besoins, que la nourriture quotidienne finit par définir et alourdir son quotidien, et que la privation volontaire est une façon de se rappeler qu’on est autre chose que ce qu’on ingère.

Mais il y a dans cette fascination pour la privation quelque chose qui mérite une vigilance particulière. Ce que le Moyen Âge chrétien a produit avec les grandes jeûneuses, Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila, Hildegarde de Bingen, est à la fois remarquable et troublant. Ces femmes ont fait du jeûne leur seul territoire d’autonomie dans un monde qui leur fermait toutes les autres portes. Elles n’avaient ni chaire pour enseigner, ni titre, ni droit de gouverner. Il leur restait leur corps. Et ce corps, elles l’ont poussé aux limites de ce que la chair peut supporter, et dans cet espace limite, quelque chose s’est ouvert, une autorité, une parole, un pouvoir, qui n’était accessible par aucune autre voie.

Je ne dis pas que c’était une bonne chose. Je dis que c’était remarquable. Et je dis aussi, ostéopathe, femme qui travaille avec des corps depuis vingt ans, que cette fascination pour la limite, pour la privation érigée en absolu, résonne avec quelque chose que je vois en cabinet, que la médecine a nommé, et que nous connaissons aujourd’hui sous d’autres formes. La borne est admirable. Elle n’est pas une destination.


Ce que la science dit du jeûne, dépassionnée, est à la fois plus précis et plus modeste que ce qu’en affirment ses promoteurs et ses détracteurs.

En 2016, le biologiste japonais Yoshinori Ohsumi reçoit le prix Nobel de médecine pour ses travaux sur l’autophagie, ce processus par lequel les cellules dégradent et recyclent leurs propres composants endommagés, un nettoyage interne que la restriction déclenche de façon particulièrement efficace. Ce prix n’a pas été décerné pour le jeûne en tant que tel. Mais il a rendu respectable, dans les conversations médicales, un mécanisme que les praticiens du jeûne évoquaient depuis des décennies sans avoir les mots pour le nommer.

La médecine a ses résistances propres, en France particulièrement, où le rapport à la table est presque identitaire, et où la méfiance envers tout ce qui ressemble à de l’empirisme populaire est profondément ancrée. Cette résistance n’est pas entièrement injustifiée, il existe des dérives réelles, des pratiques mal encadrées, des jeûnes trop longs sans surveillance. Le problème n’est pas que la médecine ait voulu protéger les gens. Le problème est qu’elle a répondu à des dérives marginales par un silence général, sans distinguer la pratique irresponsable de la pratique encadrée.

Mais au-delà du jeûne lui-même, il y a quelque chose que l’on commence seulement à nommer clairement, notre époque fabrique en même temps le trop et le trop peu, souvent sur les mêmes corps, souvent chez la même personne. L’industrie alimentaire pousse à la consommation continue. L’industrie de la beauté pousse à la restriction. Et quelque part entre ces deux injonctions contraires, des corps cherchent leur équilibre sans jamais trouver les conditions de le rencontrer.


Il y a une formule japonaise qui n’a pas d’équivalent dans nos langues, hara hachi bu. Littéralement, ventre à quatre-vingts pour cent. Manger jusqu’au presque-rassasiement, s’arrêter avant la saturation. Cette règle, d’inspiration confucéenne, pratiquée à Okinawa, l’une des régions du monde où l’on vit le plus vieux, n’est pas un régime. C’est une philosophie du seuil.

Ce qui frappe, en regardant les cultures où l’on vieillit bien et longtemps, c’est moins ce qu’on y mange que la façon dont on y mange. Lentement. Ensemble. Avec attention à ce qui est dans l’assiette. Avec une conscience de la saison, ce que le Japon appelle shokuiku, cette éducation par la nourriture qui apprend aux enfants la différence de goût entre une fraise cueillie en juin et une fraise importée en janvier, et ce que cette différence dit du rythme du monde.

La cuisine japonaise a des mots que le français ne traduit pas, shaki-shaki pour le craquant des légumes frais, toro-toro pour le fondant lent, furu-furu pour le tremblement délicat du tofu soyeux. Ces mots ne sont pas des métaphores. Ce sont des précisions. Nommer la texture, c’est lui accorder de l’attention. Et lui accorder de l’attention, c’est lui accorder de la valeur.

Il y a aussi, dans cette culture, le concept de ma, le vide, l’espace entre les choses. Il y a du ma dans une assiette japonaise, de l’espace laissé libre, à dessein, autour des éléments posés. Non pas un oubli, ni un manque, mais une respiration. La nourriture a besoin d’air autour d’elle pour exister vraiment, comme une note de musique n’existe que parce qu’il y a du silence avant et après.

Nous, nous avons du mal avec ce vide. Nous remplissons. Nous confondons l’abondance avec la générosité, la quantité avec le soin. Et nous avons oublié, ou peut-être n’avons-nous jamais appris, ce qu’est la faim modérée, cet état intermédiaire que d’autres cultures ont su habiter comme une demeure, et non comme un manque.


Ce que vingt ans de mains posées sur des corps m’ont appris, je ne l’ai lu dans aucun manuel.

Les patients qui viennent me voir à jeun, ou avec une alimentation légère, sont les plus faciles à soigner, au sens technique du terme. Leur disponibilité au soin est maximale. Les tissus répondent différemment, plus vite, plus franchement, avec moins de résistance. L’inverse est tout aussi frappant, ceux qui arrivent après un repas lourd sont les plus difficiles à soigner, comme si quelque chose en eux résistait à l’équilibre que le soin cherche à créer, le système parasympathique pris dans une autre urgence, digérer, métaboliser, et incapable en même temps de se laisser aller à ce que le soin propose.

Je soigne mieux à jeun, moi aussi. C’est une certitude acquise sur des années, pas une conviction. Quand je travaille le matin avant d’avoir mangé, mes mains sont plus précises, ma concentration plus longue, ma perception de ce qui se passe sous les tissus plus fine. Ce n’est pas de l’imagination, c’est mesurable dans mes résultats.

Et il y a une chose que je vois en cabinet, et que la seule physiologie n’explique pas. On demande souvent comment savoir que les quatre-vingts pour cent sont atteints. La réponse est aussi posturale que métabolique. La satiété met quinze à vingt minutes à se construire, l’estomac qui se distend prévient le cerveau par le nerf vague qu’il n’y a plus de place. Mais encore faut-il que l’estomac soit libre de ses mouvements. Or je vois sans cesse des diaphragmes trop tendus, des respirations trop hautes, qui tirent l’estomac vers le haut au lieu de le laisser descendre dans l’abdomen. Un estomac ainsi comprimé, remonté hors de sa place, perçoit mal ce qu’il reçoit. Il en résulte des inconforts connus, acidité, reflux, mais aussi, plus silencieusement, une régulation faussée de l’appétit. On ne peut pas sentir sa juste mesure si l’on mange vite, stressé, devant un écran. On ne peut pas la sentir non plus si le corps qui reçoit la nourriture est lui-même trop tendu pour s’écouter.

Ce que j’ai cherché pour moi, par tâtonnements sur des années, ce n’est pas le jeûne pour le jeûne. Le jeûne total ne me convient pas, mon corps me dit clairement qu’il ne veut pas le rien, il veut le peu. Le peu choisi, le peu conscient, le peu qui laisse de la place pour autre chose que la digestion. Quelque chose que je n’ai pas de nom précis pour désigner, une alimentation très mesurée en quantité, très haute en qualité et en présence. L’effet en est immédiatement perceptible, non l’euphorie survoltée de certains témoignages, mais quelque chose de plus stable, de plus durable, de plus clair. Une disponibilité au monde qui n’est pas de l’excitation, mais de la clarté.

La voie du milieu, dans sa dimension bouddhiste originelle, naît d’un rejet explicite des extrêmes, non parce qu’ils sont inconfortables, mais parce qu’ils sont faux. Ni l’excès ni la privation ne mènent à ce qui est juste. Ce n’est pas un état, c’est une pratique, comme celle du funambule sur son fil, un équilibre qui se conquiert à chaque pas, qui demande une attention constante, et qui n’existe pas sans la conscience du vide de chaque côté.

Aristote disait quelque chose d’approchant, la vertu n’est pas la moyenne entre deux vices, c’est la capacité de discerner ce qui est juste dans une situation donnée, pour une personne donnée, à un moment donné. Ce discernement s’apprend. Il ne s’applique pas mécaniquement. C’est pourquoi la juste mesure alimentaire n’a rien à voir avec la désinvolture ou le laxisme. Elle est plus exigeante que n’importe quelle règle, parce qu’elle demande qu’on développe la capacité d’écouter ce qui est vrai pour soi, plutôt que d’obéir à ce qu’on entend du dehors.

Ce que le corps sait, quand on cesse de l’assourdir d’injonctions contraires, est souvent très précis. Il sait quand il a assez. Il sait ce qui lui fait du bien et ce qui l’alourdit. Il sait la différence entre manger parce qu’on a faim et manger parce que quelque chose d’autre, en nous, demande à être nourri.

La réponse n’est pas dans un programme de plus. Elle est dans une direction inverse à celle que la modernité nous propose, non pas vers l’extérieur, vers les injonctions et les images, mais vers l’intérieur, vers ce que le corps sait déjà faire quand on lui en donne les conditions. Ce n’est pas une utopie, c’est une éducation. Et comme toute éducation, elle commence par une seule chose, décider de s’écouter.

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