La logorrhée, Chapitre quatrième : Cinq heures du matin.
Cinq heures du matin. Fabrice rentre, trempé, soulagé, et la regarde comme si elle allait disparaître. Quelqu'un observe tout cela depuis l'obscurité et se demande ce que c'est que d'être vu.
Cinq heures du matin. C’est le moment où Fabrice entre doucement dans l’allée gravillonnée.
Les pneus crissent sur les graviers mouillés qui sautent au passage de ses roues : je les entends atterrir sur les murets et les façades de la maison, ils résonnent en moi comme des éclats. Un vrai western, c’est ce que cela m’évoque.
La pluie se révèle en raies lumineuses devant les phares. Elle ne cesse de tomber, de nuit comme de jour, belliqueuse et fière, c’est elle qui décide désormais du cours des choses. Elle a fini de détremper le petit espace giratoire aménagé devant la maison autour du chêne centenaire.
— La voilà, notre piscine, ironise-t-il.
Il a toujours refusé d’en faire une. Il lui a toujours paru absurde de créer un bassin d’eau potable destiné à la baignade alors que la rivière est juste là, à quelques pas. C’est une des nombreuses conversations que j’ai saisies sur le vif quand je suis happée par son brassage d’air au camping.
— Il va falloir gérer ça, sinon la patronne ne va pas aimer du tout. Bon, un truc de plus à mettre dans le carnet.
Il sourit. C’est sa manière à lui de s’en remettre à elle. Sa manière de montrer que cette maison est maintenant plus encore à elle qu'à lui. Il tient à veiller sur son bien-être alors qu’il le sait bien : elle se débrouille parfaitement toute seule. C’est un électron libre, Camille. Je crois que c’est ce qui plaît à Fabrice sans qu’il parvienne à l’accepter tout à fait, pas par besoin de contrôle, mais par un besoin irrépressible d’être utile, voire indispensable. L’autonomie absolue de Camille le renvoie à ce petit sentiment de vide, cette idée d’inutilité qui parfois l’assaille brutalement.
Ses yeux bleus translucides, un peu exorbités, balayent l’espace devant lui. Il scrute, il observe : la pluie qui tombe, la lumière des phares réfractée par les gouttes. Il cherche les petits arcs-en-ciel, la décomposition du faisceau, le ballet éphémère et fascinant.
Sa tignasse blonde, paille et à peine clairsemée de cheveux gris, lui colle au front sous la capuche rabattue. Il est las, il le dit tout haut, mais euphorique aussi, la pression de la nuit qui retombe. Pour lui, ces situations sont ancrées dans l’être, dans les gènes. Il lui est presque rassurant d’avoir à les traverser. Sa peau le dit mieux que lui : elle réagit à chaque variation émotionnelle, à chaque changement d’atmosphère.
Et c’est là, justement, que je le lis. Car je ne me contente pas d’entendre les voix : je lis les pensées, celles de Fabrice comme celles de tous, à même la peau, dans le sang qui monte au visage, dans le pli d’un front, dans l’éclat ou l’extinction d’un regard. Les vivants croient garder leurs secrets derrière leurs dents ; ils ne savent pas que tout est écrit dessus, en clair, pour qui n’a plus d’yeux pour se laisser tromper. Fabrice moins que tout autre, lui qui n’a jamais eu de filtre.
— On a la peau fragile dans cette famille, dit-il souvent.
Ce matin elle est comme effondrée, marquant sur son visage l’épuisement de la nuit. La triche, c’est impossible pour lui. La simple dissimulation non plus. Il suffit de le regarder pour savoir comment ça se passe pour lui, la vie.
— Là, il n’y a pas de filtre, il dit, et il montre du doigt sa tempe en riant, en direction de son cerveau.
Il me semble que c’est finalement la même chose : ce qu’on a en soi, ce qu’on est, et la tête qu’on fait.
À force de les observer, je remarque qu’ils sont comme le reste de la nature à laquelle ils appartiennent, ces gens qui vivent au bord de l’eau. Ils ont beau mettre cette espace naturel à distance, le considérant comme leur propriété, ils en sont pétris jusqu’au plus profond d’eux-mêmes sans en avoir conscience.
L’arbre se ratatine quand il souffre, la feuille s’enroule quand elle a soif, le tournesol tourne avec le soleil. Les hommes, quant à eux, ont des variations visibles de leur teint, l’éclat de leur regard ou de leur sourire, la manière dont leur être s’embrase ou disparaît dans la nuit. Fabrice est ultra lisible, sa peau varie comme son territoire, à la moindre brise, à la moindre pluie. Ce matin, l’eau ruisselle en sillons luisants partout sur la terre, de multiples dessins calligraphiques. Il en va de même pour son visage : il se laisse parcourir par mille sillons laissés par le passage des gouttes de pluie.
Il bougonne un peu devant la maison. Puis il soupire : maintenant qu’il est impossible d’en faire davantage, il va falloir faire plus encore, accepter, tout simplement. Et pour lui c’est ce qu’il y a de plus difficile. La seule nécessité qui lui reste, c’est de s’en remettre à l’ordre des choses. Il faut qu’il se contraigne au repos, pas jusqu’au sommeil, c’est un peu tabou chez lui, quelques instants de somnolence suffisent le plus souvent.
Il a hâte de déchausser les bottes en caoutchouc, de sortir son corps du manteau de pluie qui le fait ressembler à un pèlerin de Compostelle pris dans une averse de l’Aubrac. Il languit surtout de boire un café chaud. Peut-être avec Camille, si elle est levée. Cette pensée presse son pas.
Assis en attendant le chuintement de la cafetière italienne, il sort de la poche arrière de son jean usé son petit carnet vert à spirales.
— C’est ma mémoire, dit-il. Parce que sinon, en fait, je n’ai pas de tête.
Et il rit. Il rit souvent : de la vie, de sa propre sottise, de celle des autres. Il aime les situations cocasses, la dérision, les blagues et l’amitié. Ses éclats de rire tonitruants sont reconnaissables entre tous. La colère, il en a, il y a toujours une bonne raison d’en avoir, mais il ne la déverse pas. Quand il explose, c’est comme l’orage : la déflagration nécessaire pour rééquilibrer les forces en présence. Il faut vraiment abuser pour qu’il s’énerve, Fabrice.
Il a un sourire un peu à la Jacques Brel : l’omniprésence des dents est étrange, mais on ne peut plus se passer de ce sourire tant il est identitaire. Son sourire, c’est lui.
— Le camping est évacué. Les campeurs sont installés en salle des fêtes. L’office d’accueil est vidé du matériel électrique.
Il raye les mentions sur son carnet vert à spirales, avec satisfaction et soulagement.
— Alors c’est la crue ?
Il tourne la tête. Elle est là, dans l’embrasure de la porte. Camille. Il en pousse un soupir, de soulagement ou de plaisir, difficile à dire. Le visage défait. Jolie petite brune ébouriffée et sans apparat mais non sans attraits.
Elle n’a pas dormi, c’est sûr. Il lui avait dit pourtant de ne pas l’attendre. Elle n’en fait toujours qu’à sa tête.
Je devrais arrêter avec mes conseils à la con, ça m’éviterait de le prendre pour moi. Ses turpitudes intérieures le poursuivent sans arrêt, et je les lis à livre ouvert sur son front. Tout ce dialogue a lieu tandis que le plaisir l’envahit, celui du tableau de sa belle petite femme posée là juste devant ses yeux.
Il est cinq heures du matin et les yeux bleus de Fabrice balayent l’espace autour de sa femme : l’espace, et puis elle surtout, elle dans son intégralité.
Le désir de Fabrice pour sa femme est loin, bien loin du désir masculin comme parfois on le décrit, celui qui découpe le corps en tranches pour se focaliser sur certaines parties et s’en repaître. Pour Fabrice, il s’agit d’une quête de la grâce, la grâce globale et magnifique d’une posture, d’une silhouette, d’une aura qui anime tout et qui à elle seule détermine la beauté, la vraie, selon lui.
Il semble parfois que ses yeux soient à la limite de sortir de leur orbite, tant la tension visuelle est forte quand ils s’arrêtent sur un être ou sur un paysage. Être observé par Fabrice Ernesti, c’est une expérience en soi. Jamais on ne s’est senti regardé aussi intensément dans le reste de sa vie : c’est ce que je me dis, et pourtant Dieu sait qu’il est difficile pour lui de saisir le moindre de mes contours.
Et puis, à chaque fois qu’il pose les yeux sur Camille, c’est la même intensité. Il ne peut s’en empêcher, son regard sur elle le ramène toujours à la lourdeur de sa frange de lycéenne. Une frange épaisse et brune, trop longue, qui lui mangeait allègrement le visage et ne semblait jamais la gêner. Presque quarante ans plus tard, il cherche encore cette frange sur ce visage, sa désinvolture, son envie de partir loin.
Cette envie d’un ailleurs, il la cherche chez sa femme aujourd’hui. Elle est devenue la plus accrochée des deux à la vie qu’ils ont ici : accrochée aux terres, au camping, comme si toutes ses perspectives de jeunesse s’étaient finalement rétrécies en ce lieu. Pourtant c’est bien son héritage à lui, sa croix qu’ils assument ensemble.
— Elles sont plus fortes que nous, dit-il. Au moins elles survivent à tout ça.
Il se tourne complètement vers elle. Il a mal aux cervicales. Il faut qu’il passe voir Gilles, depuis le temps qu’il le dit. Gilles, c’est l’ostéopathe local, un genre d’incontournable de Vallon, quoi qu’on en dise, qui va l’engueuler, c’est sûr, et il aura raison comme d’habitude.
Il ne sait pas trop s’occuper de lui, Fabrice. Son truc à lui, c’est de s’attacher à savoir comment vont les autres.