L’homme qui remplit un vide

Voilà pourquoi je crois que l’on mange comme on est, ou plutôt comme on nous a faits.

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L’homme qui remplit un vide

Les mangeurs · portrait


Sur un géant qui se voit petit, et sur ce qu’une table apprend à un enfant


C’est un très grand homme. Près de deux mètres, une carrure qui remplit l’encadrement d’une porte, une force tranquille qui rassure et qui en impose. Quand il est entré, quand il s’est assis en face de moi, j’ai vu ce que le monde voit, un de ces hommes que la société montre en exemple, solide, viril, taillé dans ce qu’on demande aux hommes d’être. Et puis il a commencé à parler de son corps et de sa table, et j’ai compris, peu à peu, que cet homme immense se voyait, lui, tout petit. Qu’il portait au-dedans un miroir déformant qui lui renvoyait, à la place du géant, je ne sais quelle silhouette honteuse et fautive. Il a fallu tout l’entretien pour mesurer l’écart entre l’homme que j’avais devant moi et celui qu’il croyait être. Cet écart, c’est son histoire, et c’est de nourriture qu’elle se raconte.


Je lui ai demandé son premier souvenir de nourriture, comme à tout le monde. Il a répondu sans hésiter, un confit d’oie, cuisiné par son père. Et son visage, à cet instant, s’est éclairé d’une douceur qui disait tout, le père était le grand cuisinier des jours de fête, le rare, le grandiose, celui qui sortait de longs plats mijotés pour les grandes occasions. La mère tenait la semaine, le quotidien. La grand-mère faisait simple. Une famille où l’on mangeait toujours ensemble, où la table était un lieu, un vrai. Jusque-là, tout est chaleur, tout est transmission heureuse.

Puis je lui ai demandé s’il y avait eu, autour de cette table, des interdits, des punitions. Et le visage a changé. Il y avait eu une nourrice, une voisine de la grand-mère, à qui on le confiait. Cette femme lui resservait sans fin des endives à l’eau qu’il ne pouvait pas avaler. Mange tout, disait-elle. Il fallait finir, coûte que coûte, ce plat qu’il détestait, et s’il n’y arrivait pas, cela revenait, encore, jusqu’à la reddition. Il m’a parlé d’une poubelle de table, cet objet dont je n’avais jamais entendu parler, posée là comme un aveu, comme un instrument. On ne quittait pas la table tant qu’on n’avait pas cédé.

Il faut s’arrêter sur cette scène, parce qu’elle contient tout. Un enfant à qui l’on met de force dans le corps ce qu’il refuse. Un enfant à qui l’on apprend que son dégoût ne compte pas, que son appétit ne lui appartient pas, que ce qui entre en lui ne se décide pas par lui. On croit dresser un caprice, on inscrit bien autre chose, la leçon que le corps de l’enfant est un territoire sur lequel les autres ont tous les droits, et lui aucun. Les endives ne sont pas des endives. Elles sont la première grammaire d’une soumission.

Et le plus cruel n’est pas là. Le plus cruel, c’est que cette même famille qui le forçait à tout finir pouvait lui reprocher la moindre prise de poids. Il fallait manger tout ce qu’on imposait, et ne pas grossir. C’est une double contrainte impossible, de celles qui rendent fou, parce qu’on est fautif quoi qu’on fasse, coupable de désobéir si l’on refuse, coupable de grossir si l’on obéit. L’enfant est pris en tenaille, et il n’a aucune issue.


Je dois dire ici une chose, et m’y tenir. La table ne fut pas le seul endroit où l’on décida, pour lui, de ce que son corps devait endurer. Il y eut d’autres lieux, d’autres mains, et une famille qui préféra ne pas voir. Mais cela ne m’appartient pas, et ce n’est pas mon sujet. Je m’en tiendrai à son assiette, parce que c’est là qu’il a accepté de me laisser enquêter, et parce que l’assiette, chez lui, dit déjà presque tout. Sachez seulement, en lisant ce qui suit, qu’une assiette forcée n’est jamais tout à fait qu’une histoire d’assiette, et qu’un enfant à qui l’on a pris le droit de dire non devant son estomac a souvent appris, ailleurs aussi, qu’il ne pouvait pas dire non.


Que devient un tel enfant, quarante ans plus tard, devant une table ? Il devient l’homme que j’avais en face de moi, et dont chaque réponse portait la marque. Manger, m’a-t-il dit quand je lui ai demandé ce que c’était pour lui, c’est remplir un vide. Il l’a dit simplement, sans emphase, comme une évidence qu’il traînait depuis toujours. Remplir un vide. Pas se nourrir, pas se réjouir, pas partager. Combler un creux, un manque, quelque chose qui reste béant et qu’on tente, repas après repas, de colmater sans y parvenir.

Sa journée est à l’image de cela. Pas de petit-déjeuner. Une salade le midi, vite, avec un collègue. Et le soir, seul, ce qu’il appelle sa vraie faim, la charcuterie, le fromage, le sucre, la tablette de chocolat qu’on entame et qu’on ne referme pas tout à fait. Il m’a dit que la nourriture, en temps, ne lui prenait presque rien, mais qu’en pensées, elle l’occupait sans cesse. Des vidéos qu’il regarde, des plats qu’il imagine. Et que, selon les périodes, cela pouvait prendre des proportions qui l’effrayaient lui-même. On sent, à l’écouter, une lutte permanente, une part de lui qui voudrait, une autre qui cède, et cette pulsion dont il parle comme d’un ennemi qui le rattrape toujours au moment où il croyait tenir bon.

Car il tient un discours de vaincu, et c’est ce qui serre le cœur. Il sait qu’on le trouve gourmand, il le dit lui-même, avec un mot dur, une de ces injures qu’on ne s’adresse qu’à soi, gloutonne, c’est vrai, mais je n’y arrive pas. Il a essayé de changer, cela ne dure jamais, il se dit sans discipline, il se juge, il se condamne. Il vit son corps comme un poids et une contrainte, la lourdeur, la digestion difficile, les vêtements trop justes, les douleurs. Et par-dessus tout, il redoute le regard des autres, ce regard qui fut, dès l’enfance, celui qui jugeait sa forme. Sa façon de manger, m’a-t-il dit, il ne la revendique pas, il ne la choisit pas, il la subit. Il est, à cinquante ans, toujours assis à cette table où on le forçait, toujours sommé de finir et blâmé de grossir, sauf que la nourrice, désormais, est en lui.


Voilà pourquoi je crois que l’on mange comme on est, ou plutôt comme on nous a faits. La façon dont un enfant apprend à manger n’est jamais qu’une affaire de goût ou de diététique. C’est une éducation entière, une manière de lui apprendre qui commande, à qui appartient son corps, s’il a le droit de vouloir et de refuser. La table est une école, la première, celle où l’on forme non des mangeurs, mais des êtres. On y apprend l’autonomie ou la soumission, la confiance ou la honte, la joie de choisir ou la culpabilité d’exister. Cet homme n’a pas un problème avec la nourriture. Il a, avec la nourriture, le rapport exact que sa famille lui a enseigné, un rapport de contrainte, de faute et de vide, et il le porte comme on porte une langue maternelle, sans pouvoir en changer.

Et je veux dire, au passage, combien il est rare et précieux d’entendre cela d’un homme. On croit ces tourments réservés aux femmes, la surveillance du ventre, la honte de la forme, le miroir qui accuse, la culpabilité de chaque bouchée. On se trompe. Cet homme immense, viril, que la rue admire, porte au-dedans la même tyrannie, la même dépossession de son corps, la même petitesse ressentie sous la grande taille. La violence faite au corps des enfants ne regarde pas leur sexe. Elle frappe les filles, elle frappe les garçons, et elle laisse chez les uns comme chez les autres ce même sentiment vertigineux de n’être pas propriétaire de sa propre chair.


Et pourtant. Pourtant il y a, dans cet homme, une chose qui résiste, et c’est elle qui m’a donné envie de faire son portrait plutôt qu’un autre. Car tout, chez lui, n’est pas soumission. Quand je lui ai demandé ce qu’il voudrait transmettre à son tour, il a répondu des choses lumineuses, fuir les produits transformés, cuisiner soi-même pour mieux se tenir, retrouver le vrai. Et surtout, transmettre ce qu’on lui a transmis de bon. Ces derniers mots m’ont bouleversée, parce qu’ils disent qu’il fait le tri. Qu’au milieu de tout ce qu’on lui a infligé, il a su distinguer ce qui était amour de ce qui était violence. Il garde le confit d’oie du père, ce souvenir de fête et de tendresse. Il jette les endives de la nourrice. Il ne rejette pas tout son héritage en bloc, et il n’avale pas tout non plus, il choisit, enfin, ce qu’il veut en lui.

Et c’est peut-être là, dans ce tri patient d’un homme de cinquante ans, que se trouve la vraie histoire. Non pas celle d’une victime, mais celle de quelqu’un qui, très lentement, très tard, à la table où on l’avait dépossédé, reprend une chose à la fois. Le droit de dire, ceci oui, cela non. Le droit, si longtemps confisqué, de décider de ce qui entre en lui. Il n’y est pas encore tout à fait, la pulsion le rattrape, le vide se rouvre, la vieille voix compte ses parts. Mais il sait désormais nommer ce qui fut bon et ce qui fut une faute, et ce savoir-là, personne ne pourra plus le lui reprendre. C’est un géant qui se croit petit, et qui, sans le savoir, a commencé le plus grand des travaux, se rendre à lui-même le corps qu’on lui avait pris.


Ce texte évoque des violences alimentaires faites à un enfant et le rapport douloureux à la nourriture qui peut en découler. Si ces questions résonnent avec ce que vous vivez, ou ce qu’a vécu un proche, la ligne Anorexie Boulimie Info Écoute peut offrir une première écoute (09 69 325 900).