Ce qui se passe ici

Un lieu où l'on pense à voix haute, lentement, à partir du corps, et où l'on va aussi loin que la pensée mène. Plusieurs formes, parce que toutes les vérités ne se disent pas de la même façon, et quelques endroits où l'on ne pense pas du tout.

Ce qui se passe ici

Le lieu, et ce qu’on y fait


C’est un lieu où l’on pense à voix haute, lentement, à partir du corps, et où l’on va aussi loin que la pensée mène, y compris là où elle dérange.

Il faut sans doute expliquer pourquoi cela prend plusieurs formes, parce que c’est ce qui surprend d’abord. On entre par un essai, on tombe sur une histoire, on trouve un roman entier. Cela peut ressembler à de la dispersion. C’est exactement le contraire.


Tout ce qui s’écrit ici pose la même question, une seule, déclinée. Elle tient en peu de mots, ce qui ne veut pas dire qu’on sache y répondre. Comment se déprend-on de ce qui nous domine, quand ce qui nous domine a pris le visage de la santé, de la vertu, du bon sens, ou de l’évidence ?

Il me semble chaque fois retrouver la même chose : le corps qu’on juge et le corps qu’on affame obéissent au même mécanisme. Le travail qu’on sacralise et le regard qu’on subit sont deux formes du même renoncement à soi. La famille qui étouffe au nom du lien et l’institution qui exclut au nom du savoir usent du même procédé. Et la vieillesse qu’on refuse d’habiter, c’est encore une façon de ne pas regarder ce qui nous ferait vivre autrement si nous acceptions de le voir.


Alors pourquoi plusieurs formes ? Parce que toutes les vérités ne se disent pas de la même façon, et qu’il serait malhonnête de faire semblant du contraire.

Certaines choses demandent une démonstration. Il faut aller chercher une date, un mécanisme, une histoire longue, montrer comment une norme s’est fabriquée et à qui elle profite, et cela ne peut se faire qu’en prenant le temps d’un essai, avec ses preuves et ses prudences.

D’autres choses ne se démontrent pas, elles se disputent. Elles appartiennent à ces conversations qu’on tient à table et qui font monter le ton, où l’on ne convainc personne mais où l’on avance quand même.

D’autres encore ne supportent aucune démonstration ni aucune dispute. Elles n’acceptent d’être dites que de biais, par une histoire, un personnage, une scène, parce qu’en face elles brûleraient.

Et il y a enfin ce qui ne tient pas en un article, ce qui demande trois cents pages et le droit de s’installer.

Démontrer, disputer, raconter, déployer : ce sont les quatre gestes de la pensée, ici. Ce ne sont pas des cases où l’on range des textes, ce sont des façons différentes d’approcher la même chose selon ce qu’elle exige.

Mais on ne pense pas toujours. Il y a aussi, dans ce lieu, des endroits où le corps ne sert plus de porte : il est ce qu’on éprouve, ce qu’on touche, ce dont on jouit, ce qu’on accueille. Ceux-là ne relèvent d’aucun des quatre gestes, et c’est très bien ainsi.


Il y a une règle ici, une seule, et elle explique le rythme. On publie quand c’est prêt. Jamais pour tenir une cadence, pour exister dans un fil, ou parce qu’il faudrait bien publier quelque chose cette semaine. Un texte qui n’est pas fini attend. Un texte dont les faits ne sont pas vérifiés ne paraît pas. Cela rend les choses plus lentes, et c’est le but. La lenteur n’est pas une coquetterie, c’est la condition de tout ce qui est fait sérieusement.


Voilà par où l’on entre.

Traversées, c’est le temps long : ce qui demande des preuves, des dates, des prudences.

Le dîner du dimanche, c’est ce qui se dispute plutôt que ce qui se démontre, les sujets qui font dérailler les repas de famille.

La voix, ce sont les textes courts, ceux qui tiennent en une traite. Vous pouvez les lire, ou les écouter : je les dis moi-même, et certaines choses se comprennent mieux quand une voix les porte.

La librairie autonome, ce sont les livres. Des vrais, entiers, écrits sur des années, que je vous donne ici sans passer par la grande porte. Ils paraissent par épisodes, un chapitre à la fois, comme on publiait les feuilletons, et chaque livre reste disponible en entier pour qui préfère le lire d’un trait.


Et voilà où l’on éprouve.

Quand la chair a la parole, c’est là que je laisse s'exprimer ce que le corps ressent en interrogeant les autres et moi-même, des portraits saisis sur le vif. C'est précisément ce que je cherche à comprendre, parce qu’il y a des choses qu’on ne sait qu’en les traversant.

On ne voit bien qu’avec les mains, c’est le soin lui-même : le toucher, ce qui se donne sans se dire.

À l’ombre des Fleurs du mal, ce sont les plaisirs, ceux qu’on n’avoue pas toujours, et qu’on ne devrait pas avoir à excuser.

Les chroniques du Rimouron, c’est le cabinet et vous : ce qui se passe quand quelqu’un entre et s’allonge. Le Rimouron est le ruisseau qui en fait le tour, comme s’il s’agissait d’une île.

Vous n’avez pas besoin de connaître ces noms pour lire. Ils ne sont là que pour vous éviter de chercher.


Presque tout est ouvert. La pensée n’a aucune raison d’être derrière une porte, elle est faite pour circuler, et je préfère de loin qu’elle vous atteigne. Ce qui se soutient, ce sont les livres et les longs récits, ce qui demande des mois et qu’aucune maison ne diffusera à ma place. Ce n’est pas un péage. C’est proposé à ceux qui veulent que ça continue.


Comment lire tout cela ? Comme vous voulez, et c’est sincère. Chaque texte se tient debout tout seul, et si l’un renvoie à un autre, c’est pour vous ouvrir une porte de plus, jamais pour vous reprocher de ne pas être passé par là avant. On peut entrer par une histoire et ne jamais lire un essai. On peut ne venir qu’une fois.

Ce qui se passe ici, en somme, tient en peu de chose. Quelqu’un regarde ce qu’on préfère ne pas regarder, essaie de le nommer sans mentir, et vous laisse entièrement libre d’en faire ce que vous voulez.