Celle qui écrit
La fille de quinze ans écrit toujours. Elle a seulement mis vingt ans à oser vous le montrer.
À propos
Il y a d’abord eu des poèmes. J’avais quinze ans, et personne pour les lire.
Puis des livres commencés, abandonnés, repris, abandonnés encore, dont il reste des cahiers quelque part. Une fille assise devant une fenêtre, regardait le ciel et sentait quelque chose en elle s’y déployer, sans savoir comment elle devait appeler ça, ni ce qu’elle devait en faire, ni s’il lui était permis d’en faire quoi que ce soit. Elle est toujours là. Elle a mon âge maintenant, et elle regarde toujours par la fenêtre.
Voilà ce qui vient en premier. Le reste est venu après.
Le reste, c’est un métier. Je pose les mains sur des corps, je le fais depuis plus de vingt ans maintenant, dans un cabinet, quelque part entre une rivière et des collines. Et cent personnes par semaine viennent s’y allonger avec ce qu’elles portent.
C’est ce que je réponds quand on me demande ce que je fais, parce que c’est commode, et parce qu’on se présente toujours par ce qu’on fait plutôt que par ce qu’on est. Mais l’ordre est faux. Ce n’est pas la soignante qui s’est mise à écrire un jour, à force de voir des choses. C’est une fille qui écrivait depuis toujours, et qui a passé vingt ans les mains sur la chair des autres. Les deux se disputent une place depuis le début. Elles ne se sont jamais réconciliées. À un moment il a fallu choisir, et j’ai choisi les mains ; la plume a attendu. Mais elle l'a fait non sans mal.
Il se passe pourtant une chose étrange sous les mains, que je n’avais pas prévue en apprenant ce métier.
Un ventre se soulève trop haut, trop vite, sous une paume, et je sais qu'on ne m'a pas encore dit ce qu’on devait me dire. Un dos se raidit d’un millimètre à l’approche d’un endroit précis, toujours le même. Une nuque cède d’un coup, et les larmes viennent sans que personne ait parlé de rien.
Les corps disent ce qu’on a tu, ce qu’on a porté, ce à quoi on a renoncé sans même s’apercevoir qu’on y renonçait. Ils le disent dans une langue sans mots, qu’on apprend lentement, année après année, à force de se taire et d’écouter.
Ou alors, et c’est la question que je n’ai jamais tranchée, ce ne sont pas eux qui parlent. C’est mon âme qui se reflète à travers eux, et je lis dans les autres ce que je porte moi-même. Je ne sais pas. Après vingt ans, je ne sais toujours pas lequel des deux parle, et je commence à croire que c’est finalement la même chose.
Ce que je sais, c’est que la poésie ne me quitte jamais : surtout pas dans le trivial, dans la chair, dans la souffrance, la mienne ou celle d’en face. C’est même là qu’elle est le plus dense, là où on l’attend le moins, dans ce qui suinte et ce qui pèse et ce qui a honte. Le sacré n’est pas ailleurs. Il est dedans. C’est pour ça que ce lieu porte ce nom.
Alors j’écris ce que le corps m’ouvre, et ce n’est pas un savoir de soignante : pourquoi nous jugeons nos corps avec une cruauté qui n’a rien de naturel, pourquoi nous confondons notre travail et notre valeur, pourquoi nous avons rangé la mort hors de la maison, et ce que ça nous a coûté à tous, pourquoi nous acceptons des dominations qui ont pris le visage de l’amour.
Ce sont des questions, tout court. Le corps est l’endroit par où j’y arrive, parce que c’est l’endroit que, désormais, je connais.
Je ne détiens rien, je cherche. Ce que j’écris ici n’est pas un savoir qu’on transmet, c’est une enquête qu’on mène, et dont j’ignore la fin. J’avance en écrivant, je découvre en cours de route ce que je pensais, il m’arrive de changer d’avis en pleine page. C’est même à cela que je reconnais que ça valait la peine d’être écrit.
Il y a ici des essais qui prennent le temps qu’il faut, des conversations qui gâchent les repas de famille, des fictions qui mentent pour dire vrai, et des livres entiers que je vous donne sans passer par la grande porte. Tout cela vient du même endroit et parle, au fond, de la même chose.
Si vous êtes arrivés jusqu’ici parce que vous êtes déjà venus au cabinet, sachez que les deux ne se mélangent pas. Ce que vous lirez ne changera rien à ce qui se passe quand vous vous allongez. Le soin reste le soin, entier, et il ne vous demande rien d’autre que de venir. Ce lieu est une porte que je vous montre, pas une attente que je pose sur vous.
Et si vous êtes arrivés autrement, par hasard, par un lien, par une phrase qui traînait quelque part, entrez par la porte qui vous appelle. Vous n’avez rien à lire dans l’ordre, ni à comprendre en entier.
La fille de quinze ans écrit toujours. Elle a seulement mis vingt ans à oser vous le montrer.
Amandine Barbeyrac