L’invention de la famille
On peut être athée, anarchiste, insoumis à toutes les autorités, et se lever encore quand la famille entre dans la pièce.
La famille, cet impensé
Article premier
Mon père dirait que la famille, ça ne se discute pas. C’est sans doute pour cela que j’ai mis si longtemps à m’y mettre.
La famille a toujours existé, dit-on. C’est même, dans la plupart des conversations, la manière de clore le débat avant qu’il ne s’ouvre, comme si l’ancienneté d’une chose suffisait à la rendre incontestable, comme si la durée valait raison.
Sauf que c’est faux. Ou, pour être juste, bien plus compliqué qu’on ne le croit.
La famille, oui, en tant que fait biologique, en tant que lien entre une mère et son enfant, en tant que configuration minimale de deux êtres dont l’un dépend de l’autre pour survivre. Cela, personne ne le conteste, et je ne le contesterai pas. Mais la famille telle que nous la connaissons, telle que nous la défendons, telle que nous nous sentons coupables de ne pas assez honorer, celle-là, avec son père, sa mère, ses enfants sous le même toit, ses obligations réciproques, sa charge sacrée, son droit au secret et à l’immunité, celle-là est beaucoup plus jeune qu’elle ne le prétend. Ce n’est pas le lien qui est récent. C’est le sanctuaire qu’on en a fait.
Une forme parmi d’autres
Commençons par le plus solide, parce que c’est le moins contestable, notre famille n’a rien d’universel. Il suffit, pour s’en convaincre, de lever les yeux de notre propre continent. L’anthropologie, depuis un siècle qu’elle décrit les sociétés humaines, a recensé une variété de formes de parenté qui donne le vertige. Des familles étendues de plusieurs centaines de membres. Des maisonnées où l’on compte les cousins comme des frères. Des sociétés où l’oncle maternel élève les enfants pendant que le père biologique reste à l’écart. Des lignées où l’on appartient d’abord aux morts et aux ancêtres avant d’appartenir à ses parents. La cellule que nous croyons naturelle, un couple et ses petits isolés sous un toit, n’est dans ce tableau qu’une variante parmi des centaines.
Les anthropologues le disent sans détour, la famille nucléaire s’est imposée à nous, et gagne aujourd’hui une grande partie du monde, comme si elle était la seule forme normale, alors qu’elle n’est qu’une des formes possibles. Ce n’est pas une idée militante, une lubie de la contestation contemporaine. C’est le b.a.-ba de la discipline. Lévi-Strauss, qui n’avait rien d’un révolutionnaire, prenait déjà le contre-pied d’une conception qui régnait depuis Aristote, celle de la famille comme entité naturelle, apparue spontanément, portant en elle le germe de la société.
Soyons honnêtes jusqu’au bout, car c’est là que l’argument devient solide plutôt que commode. Cela ne signifie pas que tout est arbitraire, que la famille flotte sans aucune assise. Il existe des invariants. La prohibition de l’inceste est partout, le besoin d’organiser la filiation aussi. Ceux qui affirment que la famille n’est qu’une pure convention, effaçable d’un trait de plume, se trompent autant que ceux qui la croient éternelle. La vérité tient dans l’écart entre ces deux erreurs, il y a bien quelque chose d’ancien et de récurrent dans le fait de faire famille, mais la forme précise que nous avons sacralisée, elle, est datée.
Une invention récente
Datée de quand ? Ici, l’histoire prend le relais de l’anthropologie, et il faut avancer avec prudence, parce que le terrain a été labouré, contesté, corrigé. Jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, en Europe occidentale, la cellule de base n’était pas la famille nucléaire mais le ménage, une unité d’abord économique qui rassemblait, selon les lieux et les temps, des parents, des serviteurs, des apprentis, des voisins, parfois des étrangers. Les enfants circulaient. On les confiait, on les plaçait, on les mettait en apprentissage loin de chez eux dès sept ou huit ans. Le foyer n’était pas un refuge coupé du monde, c’était une ferme, un atelier, une entreprise, où l’on vivait, travaillait et mourait ensemble.
Sur un point, il faut corriger une idée reçue, et la corriger même si elle dessert la thèse, car une thèse qui a besoin d’un mensonge ne mérite pas qu’on la défende. On a longtemps répété, après Philippe Ariès, que les parents d’autrefois s’attachaient peu à leurs enfants, la forte mortalité rendant l’amour trop coûteux. Les médiévistes ont montré depuis que c’était faux. On aimait les enfants au Moyen Âge, on les pleurait, on les soignait. L’affection n’a pas attendu la modernité. Ce qui a changé, ce n’est donc pas le sentiment, de tout temps présent, mais le statut, la place, la charge. Ce n’est pas l’amour qu’on a inventé au dix-neuvième siècle, c’est l’institution, avec son idéal, ses murs, ses devoirs, sa sacralité.
Car c’est l’industrialisation qui a tout déplacé. En séparant le lieu du travail du lieu de vie, elle a fait du foyer un espace à part, distinct du monde économique, et fabriqué en quelques décennies une idée neuve, celle de la famille comme sanctuaire, seul endroit où l’individu serait protégé des brutalités du marché. L’idée est belle. Elle est aussi, dès l’origine, chargée de fonctions moins avouables, car elle a justifié la division du travail entre les sexes, la relégation des femmes au domestique, la propriété transmise de père en fils, et la soumission de chacun au groupe au nom d’un amour qui allait de soi.
Ce n’est pas une lecture idéologique, c’est un constat que des penseurs de tous bords ont fait. Engels l’a écrit dès 1884, et l’on peut le trouver excessif sans lui donner tort sur l’essentiel. Mais, et cela mérite d’être noté pour qui voudrait ranger trop vite cette réflexion dans un camp, l’un de ceux qui ont le plus contribué à montrer que la famille sentimentale moderne était une construction, Philippe Ariès justement, était un homme de droite, d'inspiration monarchiste et proche dans sa jeunesse de l'Action française. Penser la famille comme une institution historique n’est ni de gauche ni de droite. C’est simplement regarder les faits. Voilà au moins une chose sur laquelle mon père et Engels seraient tombés d’accord, ce qui, croyez-moi, n’arrive pas tous les dimanches.
Ce que nous défendons sans le savoir
Tout cela resterait affaire d’érudition si nous ne continuions pas, aujourd’hui, à traiter cette forme récente comme une vérité éternelle. Le problème n’est pas que la famille existe. C’est que nous lui accordons une naturalité, une évidence, une légitimité que nous refusons à toute autre institution du même âge.
Nous questionnons l’État, le marché, l’Église, le couple, le salariat. Nous débattons de tout, nous soupçonnons tout, nous demandons des comptes à tout. Mais la famille échappe au débat, comme si la penser revenait à profaner quelque chose d’organique, d’antérieur à la réflexion même. On peut être athée, anarchiste, insoumis à toutes les autorités, et se lever encore, sans y songer, quand la famille entre dans la pièce.
Le réflexe est d’autant plus étrange que la famille réelle, celle que nous vivons, ne ressemble plus depuis longtemps à l’image que nous défendons. Les configurations se multiplient, les séparations se banalisent, les familles recomposées deviennent ordinaires, les naissances hors mariage ne scandalisent plus personne. La pratique a changé du tout au tout. Mais le dogme, l’idéal, l’obligation, la culpabilité de qui n’y souscrit pas, tout cela est resté curieusement intact. Nous avons perdu la chose et gardé le culte.
Et je connais ce culte-là de l’intérieur, pour avoir grandi dans une maison où l’on en pratiquait plus d’un. Le vrai sujet n’est pas la ferveur qu’on doit à Dieu, sur laquelle je n’ai pas de leçon à donner, mais celle qu’on rend à la famille au moment précis où elle cesse de ressembler à ce qu’elle prétend être.
La question qu’on ne pose pas
Que les choses soient claires, ceci n’est pas une série contre la famille. C’est une série pour le droit de la penser.
Parce que ce qui n’est pas réfléchi ne se choisit pas. Et ce qui ne se choisit pas finit par s’imposer, avec toute la violence tranquille des choses qui n’ont jamais eu à se justifier.
La forme que nous sacralisons a deux siècles. C’est une institution humaine, née pour des raisons datées, dans un contexte donné, avec des effets bien réels, certains protecteurs, d’autres dévastateurs. Elle mérite, comme toute institution humaine, qu’on la regarde en face, sans révérence et sans procès, avec cette curiosité honnête qu’on doit aux choses importantes.
C’est ce que nous ferons ici, article après article, en commençant par le commencement. Par la question que l’on ne pose presque jamais, et qui les contient toutes, à qui doit-on quelque chose, et pourquoi ? C’est la question que je n’ai pas posée, enfant, quand il était encore plus simple de débarrasser la table que d’aller au bout. Il est peut-être temps.