Le fil à plomb : Épisode 3, La résidence, Mars 2014

Un dîner dans le Massif central, un homme riche et une bouche qu'il condamne à voix haute. La mère murmure une tendresse qu'elle n'a pas su élever contre l'insulte. Ce soir-là, je comprends qu'elle ne se dressera jamais entre moi et ce qu'elle a choisi de subir.

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Le fil à plomb : Épisode 3, La résidence, Mars 2014

J’étais enceinte jusqu’au cou, lourde de cette vie qui s’annonçait, et c’est dans cet état, le ventre offert et le pas ralenti, que ma mère m’avait conviée à Brioude, dans la résidence secondaire qu’elle venait de s’offrir, rue même de celle de son mécène, comme on s’installe au pied d’un trône pour mieux en respirer l’ombre.

Je ne sais plus si ce fut tout à fait la première fois que je vis cet homme, mais ce fut la première que je passai près de lui, un restaurant, en l’occurrence. Il y entra ainsi qu’entrent les rois fatigués dans les royaumes qu’ils n’ont pas conquis mais achetés, et toute la salle, à son approche, se courba de cette courbure molle et complice qui est la grande maladie des hommes devant l’argent. On vint lui prendre la main, on la baisa presque, et il reçut ces hommages comme un dû, sans même les voir, de ce regard absent des puissants pour qui les autres ne sont jamais tout à fait des vivants. Il était chez lui partout, car il avait depuis longtemps appris cette science cruelle qui consiste à acheter les lieux où l’on entre, et, avec les lieux, les visages, et, avec les visages, les silences.

Le repas s’avançait dans cette tiédeur trompeuse des dîners où chacun épie un homme sans oser le regarder, où la peur se déguise en politesse et la lâcheté en savoir-vivre, lorsque ses yeux, lassés sans doute des flatteries, vinrent se poser sur ma bouche, et y cherchèrent une victime.

— C’est abject, dit-il. Une chose pareille ne devrait pas exister.

J’ai les dents un peu en avant. D’autres, avant lui, y avaient vu je ne sais quelle grâce un peu farouche, quelque chose qui était à moi et que j’avais fini, sur leur parole, par ne plus combattre. Lui, pourtant, ne s’arrêta point. Il parla haut, il parla pour la salle, pour le serveur dressé près de nous comme un témoin requis, pour cette assistance qu’il voulait prendre tout entière à témoin de ma laideur ; il dit qu’il avait été dentiste avant le laboratoire et la fortune, qu’il savait donc de quelle autorité il condamnait, et qu’une bouche telle que la mienne était une faute de la nature qu’une main savante eût dû corriger. Il déployait mon humiliation avec une lenteur de gourmet, il la savourait, il la faisait durer, sûr et certain que nul, dans cette salle de courbettes, ne se lèverait pour l’interrompre.

Nul ne se leva.

— Moi, au moins, je les ai toutes, lui répondis-je.

Et ma mère, alors, comme si mon courage l’avait enfin déliée, se pencha vers moi, et murmura entre ses dents, à mi-voix, pour moi seule et non pour lui, avec un sourire qu’elle voulait tendre et qui me fut un couteau : « Chez toi, vois-tu, rien ne devrait être changé. » Ainsi me disait-elle belle au creux de l’oreille, qu’elle aimait jusqu’à ce que les autres nommaient un défaut, qu’il était en moi une grâce et non une faute ; mais elle attendait, pour me le dire, que j’eusse moi-même rendu le coup, et elle me le disait tout bas, dans le repli d’un souffle, comme on cache un trésor qu’on a honte de défendre au grand jour. Cette tendresse chuchotée, qui n’avait su s’élever ni contre l’homme ni à temps, me blessa plus avant que l’insulte, car l’insulte, au moins, s’était tenue debout.

Puis elle se tut. Elle regardait son assiette, ou la nappe, ou ce point vide et lointain où se réfugient ceux qui ont résolu de ne pas voir, et ce silence-là, ce soir-là, fut plus lourd, plus écrasant que toutes les insultes de cet homme réunies. Elle aurait pu se lever, elle aussi. Elle aurait pu, d’une parole, d’un seul mot jeté en travers de la table, me rendre fille au lieu de me laisser proie. Elle ne le fit pas. Elle laissa l’orage passer sur moi comme on laisse passer une averse, à l’abri sous un porche, attendant simplement, les yeux baissés, que le ciel se vide et que cela finisse.

Je portais un enfant, et j’appris ce soir-là, dans cette salle pleine de révérences, cette chose dure entre toutes : que jamais ma mère ne se dresserait entre moi et ce qu’elle aimait davantage que moi. Ce dîner fut le premier d’une longue suite. Elle imposa cet homme partout, à chaque table, à chaque saison, à chacun, sans relâche et sans pitié, et il me fallut des années pour comprendre qu’on ne me priait pas de le subir une fois, mais à jamais.


Ce que je ne savais pas encore, c’est par quelle porte la rupture entrerait. Je la guettais du côté des grandes trahisons, des forfaits énormes et qu’on peut nommer. Elle était là pourtant, déjà tout entière, dans une bouche qu’on m’avait ordonné de taire et dans une mère qui regardait ailleurs : le premier fil d’une trame que je mettrais des années à remonter jusqu’à elle.