La chair et l’inexpliqué revue littéraire · le corps, le soin, et ce qui échappe
Les textes de la semaine, du 28 août au 3 septembre.
La librairie autonome · 28 août
La logorrhée des femmes de la rivière · épisode 3
La rivière n’oublie pas

Cinq heures du matin, l’aube surprend le village sous la pluie. Il pleut depuis dix jours, et voici que l’orage de juin bascule, contre toutes les statistiques, en épisode cévenol. La rivière monte. Les habitants s’affolent, la saison touristique vacille, mais la voix qui raconte, elle, éprouve une douce euphorie. Car cette voix n’est pas d’aujourd’hui : elle a connu les baignades et les danses rituelles pour échapper aux curés, elle a vu les hommes de foi remonter le sentier pour désigner des coupables. La montée des eaux est une punition divine, c’est écrit dans tous les livres. Mais l’homme a la mémoire courte quand vient son tour de le vivre.
La voix · 31 août
Le fil à plomb · troisième épisode
La bouche qu’on m’avait ordonné de taire

Enceinte jusqu’au cou, on m’avait conviée à Brioude, dans la résidence que ma mère venait de s’offrir, rue même de celle de son mécène. Ce fut la première fois que je passai près de cet homme, dans un restaurant où toute la salle se courbait à son approche. Ses yeux, lassés des flatteries, vinrent se poser sur ma bouche, et y cherchèrent une victime. Ce qu’il dit, il le dit haut, pour la salle entière. Nul ne se leva. Et ma mère, quand tout fut fini, se pencha pour me murmurer à l’oreille une tendresse qui me fut un couteau. Le premier fil d’une trame que je mettrais des années à remonter jusqu’à elle.
Traversées · 1er septembre
L’équilibre à table

Deux ordres nous parviennent depuis l’enfance, et se contredisent si radicalement qu’on s’étonne qu’ils n’aient pas encore explosé. Le premier dit : sois mince. Le second dit : mange. Ils s’adressent aux mêmes corps, au même moment, avec la même autorité, et c’est dans ce feu croisé que beaucoup mangent depuis des années sans trouver leur ligne à eux. Ce texte cherche cette ligne. Du jeûne des Anciens au hara hachi bu d’Okinawa, du prix Nobel de l’autophagie à ce que vingt ans de mains posées sur des corps m’ont appris, une traversée vers une voie du milieu qui n’est pas une règle de plus, mais une éducation : réapprendre à écouter ce que le corps sait déjà.
Le dîner du dimanche · 2 septembre
La famille, cet impensé · article premier
L’invention de la famille

Mon père dirait que la famille, ça ne se discute pas. C’est sans doute pour cela que j’ai mis si longtemps à m’y mettre. La famille a toujours existé, dit-on, et cette ancienneté suffirait à la rendre incontestable. Sauf que c’est faux, ou bien plus compliqué qu’on ne le croit. Ce n’est pas le lien qui est récent, c’est le sanctuaire qu’on en a fait. De l’anthropologie à l’histoire, une enquête sur cette forme que nous croyons éternelle et qui n’a que deux siècles. Non pas une série contre la famille, mais pour le droit de la penser, car ce qui n’est pas réfléchi ne se choisit pas.
Quand la chair a la parole · 3 septembre
Les mangeurs · portrait
Le géant qui se voit petit

C’est un très grand homme, près de deux mètres, une carrure qui remplit l’encadrement d’une porte, un de ces hommes que la société montre en exemple. Et puis il a parlé de son corps et de sa table, et j’ai compris que ce géant se voyait, lui, tout petit. Manger, pour lui, c’est remplir un vide, m’a-t-il dit. L’enfant qu’on forçait à finir les endives de la nourrice, sommé de tout avaler et blâmé de grossir, est devenu un homme qui subit sa faim comme une tyrannie. Mais quelque chose, en lui, résiste et fait le tri : il garde le confit d’oie du père, il jette les endives. Portrait d’un homme qui, très tard, a commencé le plus grand des travaux, se rendre à lui-même le corps qu’on lui avait pris.
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