TRAVERSEES : Manifeste

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TRAVERSEES : Manifeste

Naviguer en zone grise


Je ne suis pas toujours sûre d’avoir raison. Et j’ai décidé que c’était plutôt une bonne nouvelle.

J’ai longtemps confondu la conviction avec la vérité, l’expérience vécue avec la preuve, l’intuition juste avec l’argument solide. Je suis de ceux qui défendent une position parce qu’ils l’ont traversée dans leur chair, parce qu’elle leur a été utile, parce qu’elle fait sens dans leur vie, et qui oublient de se demander si ce qui leur a été utile est universellement vrai, si ce qui fait sens pour eux résiste à l’examen honnête de la pensée.

C’est de cet oubli que je voudrais me défaire, ici, en écrivant. Non pas en renonçant à ce que je crois, mais en acceptant de le soumettre à l’épreuve, la seule qui vaille, celle du doute méthodique.


Je veux écrire sur des zones grises. Ces sujets où le consensus médical officiel dit une chose, où l’expérience clinique en dit parfois une autre, où les traditions anciennes en disaient une troisième, et où, honnêtement, personne ne sait encore avec certitude qui a raison, même si beaucoup le prétendent, moi la première. Des sujets où je me méfie autant de mon propre enthousiasme que du scepticisme institutionnel.

Pour le faire honnêtement, c’est-à-dire sans tomber dans le militantisme inversé, sans transformer la critique du système en un nouveau dogme, il me faut quelques fondations. Non pas des certitudes, des outils. Savoir pourquoi l’expérience vécue ne suffit pas, et pourquoi elle n’est pas non plus négligeable. Pourquoi l’argument d’autorité ne suffit pas davantage, et pourquoi il mérite quand même d’être entendu. Pourquoi la médecine scientifique est une construction historique et politique, ce qui ne la disqualifie pas, mais demande qu’on la regarde en face.


Ce ne sera pas une série confortable, ni pour moi ni pour vous. Je vais défendre des positions que je n’ai pas envie de défendre, celles du système auquel je m’oppose souvent, parce que s’y opposer sans les comprendre, c’est se battre contre une caricature. Je vais questionner des positions que j’ai longtemps tenues pour évidentes, les miennes, parce que l’honnêteté intellectuelle n’est pas une posture, c’est un travail.

Tenir dans la même main deux thèses opposées sans laisser l’une écraser l’autre, et regarder, depuis cet inconfort, ce qui se passe vraiment. Voilà l’exercice. Il n’est pas naturel. Il se cultive.


Ce que je cherche n’est pas d’avoir raison. C’est de tendre vers quelque chose qui ressemble à de la sagesse, ce recul que seul le doute permet d’atteindre, cette capacité à ne pas trancher trop vite, à laisser une question ouverte le temps qu’il faut pour la comprendre.

C’est le cadre que je pose ici, et il est fait pour durer. Il s’appliquera à tout ce qui divise, à tout ce qu’on simplifie trop vite, à tout ce qu’on croit évident parce qu’on n’a jamais regardé l’autre côté. Apprendre à tenir les arguments des deux camps avant de choisir le sien, ou de ne pas le choisir.

C’est à cela que servent les traversées. On ne les entreprend pas pour rester sur sa rive. On les entreprend pour voir, de l’autre bord, ce qu’on ne pouvait pas voir du sien.