Celui qui appelait pour me voir à terre

Le monde s'est arrêté, mon cabinet aussi, et une question est venue que je n'avais jamais eu le temps d'entendre, qui étais-je si je ne soignais plus.

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Celui qui appelait pour me voir à terre

Le cabinet est une presqu'île. Un ruisseau l'entoure, si mince qu'on l'enjambe sans le voir, le Rimouron, qui fait de ce lieu une petite île sans le dire. On y entre comme on franchit une eau, on y dépose ce qu'on ne dépose nulle part ailleurs, et l'on repart allégé, en repassant le pont sans y penser. J'ai longtemps cru que c'était moi, le passage. Je sais maintenant que c'était le lieu.

Pendant longtemps, j'ai vécu sur cette île le sentiment le plus doux qui soit pour quelqu'un qui soigne, celui d'être aimée pour ce qu'il fait. Je travaillais énormément, avec cette abnégation joyeuse des gens qui ont trouvé une bonne raison de ne jamais s'arrêter, et je prenais mon épuisement pour une vocation, ce qui est la plus élégante façon de ne pas se poser de questions. Je ne comptais pas mes heures, parce qu'on me les rendait, en confiance, en fidélité, en ces mille petites reconnaissances qui font qu'on se lève le matin avec le sentiment d'être à sa place. On venait de loin. On revenait. On m'envoyait ses proches. J'étais entourée, et je prenais cet entourage pour de l'amour. C'en était, sans doute, en partie. Je n'ai compris que plus tard que l'autre partie tenait à quelque chose de moins tendre, et qu'il suffirait, pour le découvrir, que je cesse un instant d'être debout.


L'instant est venu au printemps 2020. Le monde s'est arrêté, et mon île avec lui. J'ai fermé le cabinet, pour la première fois en quinze ans, non pas quelques jours mais des semaines, et je me suis retrouvée chez moi, sans mains à poser sur personne, avec un bâtiment à payer, des échéances qui ne s'arrêtaient pas, elles, et une question que je n'avais jamais eu le temps de me poser, parce que je n'avais jamais cessé assez longtemps pour l'entendre. Qui étais-je, si je ne soignais plus ?

La réponse a mis du temps à venir, et elle m'a fait plus peur que les échéances. Je n'en avais pas. Je m'étais si bien confondue avec mon métier qu'en le retirant, il ne restait rien que je puisse nommer. Ce n'est pas une plainte. C'est ce que le silence m'a appris cette année-là, et il faut parfois qu'une vie s'arrête pour qu'on entende ce qu'elle tait.


C'est dans ce silence qu'un patient m'a appelée. Je le suivais depuis longtemps, presque depuis le début. Une personne de trente ans mon aînée, qui avait dirigé un grand établissement, un de ces lieux où l'on accompagne les vieux corps vers leur fin, et qui arrivait elle-même, quand je l'ai connue, au bord de sa propre retraite. Je l'avais accompagnée dans ce passage, dans les désordres du corps qui lâche quand la fonction s'arrête, dans cette période trouble où quelqu'un qui fut quelqu'un cherche ce qu'il va devenir. Nous avions, au fil des ans, glissé du soin vers autre chose, une de ces relations presque amicales qui naissent parfois entre le praticien et celui qu'il tient debout longtemps. Je m'en réjouissais. Je ne savais pas encore que c'est souvent par cette porte-là que le mal arrive, par la proximité qui se croit amitié et prépare, en secret, la rivalité.

L'appel est venu en plein confinement. J'ai cru, une seconde, qu'on prenait de mes nouvelles, comme quelques-uns le faisaient, ceux qui restaient à leur juste place et s'inquiétaient simplement de savoir si je tenais le coup. La voix, tout de suite, était d'un autre bois. On n'a pas demandé comment j'allais. On a demandé comment j'allais mal. On voulait savoir, précisément, l'argent, le bâtiment, l'angoisse, on tournait autour de ma chute avec une gourmandise que je n'avais jamais entendue là, et l'on a fini par le dire, presque soulagé de le dire, je t'appelle pour te voir à terre.


Je suis restée un moment sans rien répondre, sur mon île fermée, le téléphone à la main. Vieux pli de la femme qui dit merci même quand on la pousse dans l'escalier.

Car ce n'était pas de la cruauté gratuite. C'était pire, c'était vrai, en un sens, il y avait là quelque chose de juste. Cette personne avait senti que je n'existais que par le soin, que sous la praticienne il n'y avait personne d'assuré, et elle l'avait senti parce qu'elle connaissait cela mieux que quiconque, parce que c'était sa propre maladie qu'elle diagnostiquait chez moi. Elle me tendait un miroir en croyant m'enfoncer la tête sous l'eau, et dans ce miroir, ce n'était pas seulement mon visage qui tremblait, c'était le sien. Ce qu'elle ne pouvait pas savoir, c'est que sa phrase, qui devait m'achever, m'avait mise au monde.


Car c'est cette année-là, dans ce silence, dans cette mise à terre qu'elle souhaitait, que je me suis remise à écrire. À terre, oui. Mais on ne se relève que de là où l'on touche le sol. La chute qu'elle appelait de ses vœux a été le commencement de tout le reste, de cette autre pièce en moi que je ne connaissais pas, où l'on écrit, où l'on est quelqu'un même les mains vides, même le cabinet fermé.


On n'est jamais revenu. On ne revient pas voir quelqu'un qu'on a espéré à terre et qui s'est relevé, cela ne se pardonne pas, ce genre de choses. Je n'ai donc plus eu l'occasion de la soigner, mais j'ai su, longtemps après, ce qu'était devenu son corps. Ce que je surveillais chez elle depuis des années avait fini par se dérégler tout à fait, de cette façon qu'ont certains corps de se retourner contre eux-mêmes quand on quitte ce qui nous tenait droits. C'est fréquent, je le vois souvent en cabinet, cet effondrement sur les grands passages. Je le note ici sans triomphe. La différence entre cette personne et moi n'est pas que j'étais meilleure. C'est que j'avais, sans le savoir, une seconde pièce où me réfugier quand la première a brûlé. Elle n'en avait pas. J'y pense, parfois, sans rancune, avec cette tristesse qu'on a pour ceux qui n'ont pas eu la chance de tomber au bon moment.


Le Rimouron, lui, continue de couler autour de mon île. On ne le voit pas travailler, mais il déplace ses berges, lentement, année après année. Ce printemps-là, il en a déplacé une. Je ne suis plus tout à fait la même praticienne depuis cet appel, et c’est peut-être à cette personne, au fond, que je le dois. Elle voulait me montrer à moi-même effondrée. Elle m’a montré, sans le vouloir, tout ce que je pouvais devenir debout.