La conversation qu’on n’a pas finie

Je ne cherche pas à convaincre, je cherche à penser. Celui qui veut convaincre a déjà sa conclusion avant de commencer.

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La conversation qu’on n’a pas finie

Manifeste


Dans ma famille, le dimanche commençait par le culte.

Pour ceux qui ne connaissent pas, le culte protestant, c’est comme la messe catholique, mais en plus long et avec plus de débat. Comptez trois heures et demie, parfois davantage, si quelqu’un dans l’assemblée a une opinion sur le texte du jour, et il y en avait toujours un. On sortait de là affamés, légèrement étourdis, et pressés de rentrer pour deux choses, dans cet ordre précis, le poulet rôti et les Guignols de l’info.

C’est à table, entre le poulet et le fromage, que mon père s’enflammait : sur la politique, sur la société, sur ce qui allait et ce qui n’allait pas dans le monde. Il avait, il a toujours, des convictions solides : sur la famille, sur le travail, sur la fidélité, sur ce qu’on doit aux siens et ce qu’on doit à Dieu. Des convictions à la protestante, c’est-à-dire pensées, pesées, et tenues.

Je l’écoutais. J’avais des questions, parfois. Mais le repas finissait toujours avant qu’on arrive au fond. On débarrassait, on passait à autre chose, et les questions restaient sur la table avec les miettes.

Cette rubrique, c’est la suite de ces repas-là.


Le dîner du dimanche reprend les sujets qui font dérailler les repas de famille, la fidélité, l’héritage, la propriété, la religion, le travail, les enfants qu’on élève ou qu’on n’élève pas, les vieux qu’on place ou qu’on garde, tout ce dont on ne parle plus à froid parce qu’on sait que ça va chauffer. Et cette fois, on tient la conversation jusqu’au bout. On ne débarrasse pas avant d’avoir fini.

Ce n’est pas une rubrique de polémique. La polémique, c’est quand on entre dans une conversation pour avoir raison. Ce qui m’intéresse est autre chose, comprendre pourquoi ces sujets-là font dérailler les repas, d’où viennent les convictions qu’on croit naturelles, et ce qu’on trouve quand on accepte de les regarder en face sans changer de sujet.

Mon père a ses réponses. Les miennes sont souvent différentes. Je suis, il le sait bien, la fille qui remet tout en cause et ne se soumet à aucune doctrine, y compris la sienne, y compris, d’ailleurs, les doctrines qui prétendent le contredire. Ce n’est pas un réquisitoire contre lui. C’est la conversation qu’on n’a pas tout à fait eue, celle que le repas coupait toujours trop tôt, et que j’aurais voulu tenir jusqu’au bout. Si je peux me permettre de la rouvrir ici, c’est justement parce qu’entre nous elle n’a jamais été refermée.


Une précision, parce que les précisions évitent les malentendus.

Je ne cherche pas à convaincre, je cherche à penser. Ce n’est pas la même chose, et la différence est importante. Celui qui cherche à convaincre a déjà sa conclusion avant de commencer. Celui qui cherche à penser arrive à table sans savoir tout à fait où il va finir, et c’est précisément ce qui rend le repas intéressant.

Les sujets abordés ici ne sont pas des sujets faciles. Certains lecteurs seront d’accord, d’autres pas. Certains reconnaîtront leur propre table du dimanche, d’autres auront l’impression qu’on parle d’une planète étrangère. Tout cela est bienvenu. Ce qui ne l’est pas, c’est de changer de sujet parce que ça commence à brûler.

Mon père, lui, tient ses convictions debout jusqu’à la fin du repas, et bien après. C’est peut-être le seul héritage que j’aie vraiment reçu de lui. Pas ce qu’il pense, mais cette façon de tenir. Et si je m’en sers aujourd’hui pour interroger tout ce qu’il m’a transmis, qu’il veuille bien y voir ce que c’est vraiment, non pas une trahison, mais une fidélité d’un autre ordre. Pardon, papa. Et merci.