Simplement une femme
Ce n'est pas l'insulte qui m'a fait pleurer. C'est la découverte qu'il n'y a de refuge nulle part.
Le barème.
Un homme est venu se faire soigner, hier. Il s'est allongé, je me suis mise au travail, et à un moment, pendant que mes mains étaient sur lui, il m'a fait des avances. Ce n'était pas une allusion, pas une de ces maladresses qu'on pourrait mettre sur le compte de la gêne : c'étaient des avances explicites, formulées dans une pièce fermée, à une femme dont il savait qu'elle n'avait rien demandé.
Et comme il n'était pas complètement idiot, il les a justifiées. Il m'a expliqué, avec cette tranquillité de ceux qui exposent une évidence, que j'avais pris de l'âge, que j'avais désormais du plomb dans l'aile, et qu'il ne voyait donc pas pourquoi il n'aurait pas eu, désormais, le droit d'accéder à moi.
Voilà, c'est dit, et je l'écris exactement comme je l'ai entendu, parce que j'ai décidé de ne plus faire semblant que ces choses-là ne m'atteignaient pas.
Je veux commencer par désamorcer ce que tout le monde croira être la blessure, car ce n'est pas celle-là. On imaginera que ce qui m'a touchée, c'est l'âge, cette façon de me signifier que j'aurais perdu de la valeur avec le passage du temps. Eh bien non. Cela m'a fait sourire, et je le dis sans bravade. J'ai quarante-sept ans, c'est une information accessible à quiconque veut la connaître, je ne me teins pas, je ne me fais rien refaire, je n'ai jamais lutté contre mon visage, et cette question ne m'angoisse pas. Son argument tombait sur une surface qui ne retenait rien.
On imaginera aussi que je me suis sentie blessée d'être désirée par quelqu'un dont le désir ne m'intéresse pas, et ce n'est pas cela non plus. J'ai l'habitude, comme toutes les femmes, et il y a longtemps que j'ai cessé de m'étonner que le désir des hommes ne demande la permission de personne.
Ce qui m'a mise à terre est ailleurs, et j'ai mis une nuit entière à le formuler.
Voilà vingt ans que je soigne, que je me lève, que j'ouvre, que je pose mes mains sur des corps, que je lis, que je cherche, que je travaille mes gestes la nuit quand je ne les trouve pas le jour. J'ai une compétence, et elle n'est pas un don : elle a été payée, en heures, en doutes, en échecs, en livres achetés et relus. On vient me voir de loin. On m'envoie des gens. Dans ma vallée, je suis, pour une partie des habitants, celle qui sait.
Et cet homme, en une phrase, a effacé tout cela. Il n'était pas allongé devant une praticienne. Il était allongé devant une femme. Mon savoir n'était pas en cause, il n'était tout simplement pas là, il n'entrait pas dans l'équation, il n'avait jamais compté. Vingt ans de travail n'avaient pas suffi à me faire passer dans la catégorie des gens qu'on respecte pour ce qu'ils savent faire. J'étais restée, tout ce temps, dans celle des femmes dont on évalue la disponibilité.
C'est cela qui m'a fait pleurer le lendemain matin, et je n'ai pas honte de le dire : non pas l'insulte, mais la découverte qu'il n'existe de refuge nulle part.
Car j'avais cru, naïvement, que la compétence était un abri, qu'à force de bien faire on finissait par être traitée pour ce qu'on fait et non pour ce qu'on est. C'est ce qu'on raconte aux petites filles : travaille bien et on te respectera. J'ai travaillé, et l'on ne me respecte pas pour cela. On me respecte quand cela arrange, et quand cela n'arrange plus, on redescend d'un étage et l'on retrouve la femme, intacte, disponible, à portée.
Et puisqu'il faut aller au bout, je vais remonter, parce que cette affaire n'a pas commencé hier. Elle a commencé il y a bientôt trente cinq ans, et c'est toujours la même.
Il y a d'abord l'enfant, qui découvre les règles du jeu : dans mon cas, vers onze ans, quand on m'a fait comprendre que mon corps, en l'état, ne convenait pas encore. Cette année-là, j'ai appris ce que valait une fille, et comment faire monter la valeur de son enveloppe. Je l'ai raconté ailleurs, et l'essentiel tient en une phrase : à onze ans, j'ai compris que j'étais évaluable.
Il y a ensuite la jeune femme, et c'est l'âge le plus retors, celui dont on parle le moins, celui où l'on entre dans le jeu, où l'on joue le rôle, où l'on consent à être regardée ainsi parce qu'il semble que ce soit le prix d'entrée. On y trouve même un pouvoir, et c'est ce qui rend la chose si difficile à démêler plus tard. On croit choisir, on croit tenir quelque chose, et l'on ne fait que valider, avec son propre corps, la règle qu'on nous a apprise.
Et puis il y a le troisième temps, celui où je suis, celui où l'on voudrait récupérer sa part : non plus être désirable ou ne plus l'être, car cette question-là devient secondaire, mais exister pour autre chose, avoir le droit d'être quelqu'un qui soigne, qui pense, qui écrit, qui apprend, pas un corps avec une compétence en option, mais une personne.
Et c'est au moment précis où l'on tend la main vers cette part-là qu'un homme entre dans votre cabinet et vous explique que vous êtes désormais à prendre. Il n'y a pas de troisième temps, pas pour lui, pas dans le monde qu'il habite. On passe de la petite fille qu'on évalue à la femme qu'on croit soldée, et entre les deux il n'y a jamais eu que si peu de place pour celle qui sait.
Il reste une chose à dire, et c'est la plus instructive, celle sur laquelle je bute depuis vingt-quatre heures.
Cet homme n'a aucun des attributs dont on fait d'ordinaire l'assurance. Il n'est ni riche, ni puissant, ni savant, et la vie ne lui a pas fait de cadeaux. C'est précisément ce qui rend l'affaire éclairante, car sa certitude ne lui vient de rien qu'il possède. Elle ne s'appuie sur aucun avantage, aucune réussite, aucune supériorité qu'il pourrait faire valoir. Elle lui vient d'une seule chose : du fait d'être un homme en face d'une femme.
Je trouve cela vertigineux. Il existe, dans l'ordre implicite des choses, une monnaie que l'on reçoit à la naissance et qui ne s'épuise jamais, quoi qu'on en fasse. Un homme qui n'a rien construit peut encore se croire fondé à prétendre à n'importe quelle femme, et il peut, surtout, trouver cela normal au point de l'énoncer à voix haute, allongé, à celle qui est en train de le soigner. Ce n'est pas de l'arrogance. L'arrogance suppose qu'on se croie supérieur, et lui ne se croyait pas supérieur. Il appliquait un barème.
Je n'ai pas peur de cet homme, et je n'ai peur de personne. Ce n'est pas le sujet. Le sujet est que je ne sais pas encore quoi faire de cela, et je préfère l'écrire ainsi, sans conclusion, plutôt que d'inventer une sagesse que je n'ai pas.
Je sais seulement deux choses. La première, c'est que je ne veux plus faire semblant. J'ai passé des années à encaisser ces épisodes avec le sourire professionnel, à les ranger dans la catégorie des aléas du métier, à dire que ce n'était pas grave, que j'avais l'habitude, que cela ne m'atteignait pas. C'était faux. Cela m'atteint. Et je crois que le dire est déjà quelque chose, parce que ce silence-là est précisément ce qui permet au barème de continuer à fonctionner tranquillement.
La seconde, c'est que je ne vais pas cesser de soigner, ni me barricader, ni traiter chaque homme qui franchit ma porte comme un suspect. Ce serait leur donner raison, à lui et à tous ceux qui pensent comme lui, que de laisser un seul d'entre eux décider de la façon dont j'exerce mon métier. Mais quelque chose s'est déplacé, et je ne reviendrai pas en arrière. Je ne crois plus que le travail protège. Je ne crois plus que la compétence soit un abri. J'ai simplement cessé d'attendre qu'on m'accorde une place que personne, visiblement, n'a l'intention de me donner.
Alors je la prends. C'est tout ce que j'ai trouvé, et c'est peut-être suffisant. Je ne demanderai plus à être traitée comme celle qui sait : je le suis. Que cela convienne ou non à un homme allongé sur ma table un après-midi ne change rien à l'affaire, et c'est bien là, finalement, la seule nouvelle réjouissante de cette histoire.
Et je voudrais, pour finir, ne pas parler seulement de moi, parce que ce barème-là, aucune femme ne l'affronte toute seule. Nous sommes des milliers à l'avoir rencontré, chacune à sa table, dans son bureau, dans son atelier, et presque toutes à nous taire, par lassitude ou par calcul. À celles-là, je voudrais dire une chose simple : nous n'avons pas à choisir un camp.
On nous demande sans cesse de trancher, d'être sérieuses ou désirables, de jouer le jeu ou de le refuser, comme s'il fallait opter une fois pour toutes et s'y tenir. Je refuse ce marché. Il y a des jours où j'ai eu envie de plaire, dans ma vie privée, et j'ai plu. Il y en a d'autres où j'ai voulu qu'on me regarde travailler et qu'on se taise. Je ne vois pas au nom de quoi je devrais m'excuser de l'un ou de l'autre.
J'ajoute une chose, qui me coûte un peu à dire. Je n'échapperai pas toujours à ce qu'on m'a mis dans la tête. Il m'arrive encore de me jauger avant d'entrer dans une pièce, de chercher dans un regard la note qu'on me donne, de plaire par réflexe plutôt que par désir. Je le sais, et je ne prétends pas en être quitte. Mais je n'accepte pas que cela devienne une condition. On n'a jamais exigé d'un homme qu'il se soit défait de tous ses conditionnements pour que son travail soit pris au sérieux : il lui suffit d'avoir fait. Je demande la même chose, pouvoir rester imparfaitement libre et respectable quand même, pour ce que j'accomplis, comme n'importe lequel d'entre eux.
Ce que je réclame n'est donc ni un statut ni une pureté. C'est le droit de décider moi-même, chaque matin, ce que je veux être ce jour-là, et d'être jugée, le soir, sur ce que j'ai fait.