Le fil à plomb : Épisode 9, Le temps des amours, Été 1974

La fille de l'immigré et le fils de bonne famille se rencontrent dans une maison huguenote du Massif central. Elle s'avance la première. Il sera le grand amour de sa vie. Elle croit, ce temps d'un été, que le pire est derrière elle.

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Le fil à plomb : Épisode 9, Le temps des amours, Été 1974

Ma mère vint à la foi comme on vient au rivage après avoir longtemps nagé. Elle s’était convertie depuis peu, et avait rejoint cette petite Église évangélique du quartier où l’on chantait fort et où l’on s’appelait frère et sœur, et elle y avait trouvé ce qu’elle n’avait jamais eu : une maison qui ne frappait pas. Le pasteur était un Américain plein de charisme, de ceux qui semblent porter la lumière sur leurs épaules, et près de lui, pour la première fois, ma mère crut qu’une sécurité était possible, qu’on pouvait poser quelque part sa peur et qu’elle ne reviendrait plus.

C’est là qu’elle rencontra mon père.

Il venait d’une longue lignée de protestants, de cette branche tenace qui avait traversé les siècles de persécution sans plier. Son père travaillait à la Banque de France ; sa jeunesse à lui avait été faite de colonies de vacances, le ski, la nage, l’Angleterre, ces étés qui ouvrent un enfant sur le vaste monde et lui apprennent qu’il y a sa place. Elle, on l’avait appelée la macaroni à l’école, parce que sa famille venait d’Italie et qu’on punit toujours les enfants de ce que sont leurs parents.

Tout ce petit monde de fidèles partit un été dans le Massif central, du côté de Coste-Chaude, dans une maison de famille près du Chambon-sur-Lignon, cette terre de huguenots qui avait jadis caché les persécutés et qui les cachait encore dans sa mémoire. C’est là, dans ces collines, que tout se noua. La fille de l’immigré et le fils de bonne famille : une de ces rencontres que la différence rend belles et difficiles à la fois, et qui croient, le temps d’un été, que l’amour suffit à tout réconcilier.

Il avait grandi dans un carcan, tenu droit par les dogmes d’une famille qui priait beaucoup et serrait fort ; il avait besoin, lui, d’être aimé pour de bon, sans condition et sans verset. Elle, elle vivait en survie depuis toujours, et n’avait jamais demandé que cela : la sécurité, un toit, des bras qui ne se lèvent pas.

Je n’ai longtemps rien su de tout cela. Mon enfance avait effacé ce qu’elle ne pouvait pas comprendre, et ce n’est que bien plus tard, après l’enterrement, en recueillant les bribes que les vivants laissent tomber, que je découvris ce qui s’était joué là. Car il y avait, sous cet été, une ombre que je ne verrais que plus tard : le choc des classes, et ce dédain feutré que les bien-nés gardent pour ceux qui montent, cette chose étrange et amère que les protestants, qu’on avait si longtemps persécutés, furent parmi les premiers à exercer dès qu’ils le purent. La famille qui l’accueillait la jugerait, et ce refuge-là serait, lui aussi, une épreuve. Mais cela viendrait plus tard.


Pour l’heure, il y avait l’été. Ce fut elle qui s’avança la première. La grange était pleine de foin, la campagne autour douce et odorante comme elle n’en avait jamais connu, envoûtante à force de calme, et dans cette paix neuve, pour la première fois peut-être, elle osa vouloir quelqu’un. Elle fut le grand amour de sa vie, à lui. Et peut-être bien le sien, à elle aussi. Il y avait les collines, et cet amour, et la jeune fille qu’elle était, qui croyait, le temps d’une saison, que le pire était derrière elle.