Les infidèles

On peut être lucide sur ses petitesses et les garder quand même.

Partager
Les infidèles

Sur la fidélité des patients, ce qu'elle réveille de conjugal, et une couleuvre de plus


Il faut que je parle d'une chose dont aucun confrère ne parle jamais, parce qu'elle est vaguement honteuse et parfaitement humaine : la fidélité des patients, et ce qu'elle réveille, chez le soignant, de terriblement conjugal. Car on croit exercer un métier de santé, et l'on s'aperçoit, avec les années, qu'on tient aussi, sans l'avoir voulu, une petite comédie des sentiments, avec ses fidèles, ses volages, ses ruptures et ses retours penauds.

Je vais donc décrire ma galerie, et je préviens que je ne m'en sors pas grandie.


Commençons par les cas simples, ceux qui ne posent aucun problème parce qu'ils sont lisibles.

Il y a d'abord l'infidèle de tempérament, celui qui butine. Il va d'un thérapeute à l'autre comme on essaie des restaurants : un ostéopathe cette semaine, un autre le mois prochain, un chiropracteur pour voir, un magnétiseur pourquoi pas. Il ne se cache pas, il raconte même volontiers ses autres aventures sur la table, avec un naturel désarmant. Celui-là, on sait à quoi s'en tenir. Il ne promet rien, il ne doit rien, il consomme et il repart, et il n'y a là aucune trahison puisqu'il n'y a jamais eu de promesse. On le soigne de bon cœur, sans rien attendre, et tout le monde est content.

À l'autre bout, il y a le fidèle absolu, celui qui préférerait mourir dans d'atroces contractures plutôt que de laisser une autre main que la mienne le toucher. Il attend trois semaines un rendez-vous en souffrant plutôt que d'aller voir le confrère d'à côté. C'est flatteur, un peu déroutant, et parfaitement clair aussi. On sait ce qu'on a : une fidélité de roc, avec ce qu'elle suppose de dépendance, dont il faudra d'ailleurs, un jour, que je me méfie : d'autant plus, je le verrai plus loin, qu'il est le seul de la galerie à me donner précisément ce que je vais m'avouer attendre. Mais au moins, là encore, les choses sont nettes.

Ces deux-là, le volage assumé et le fidèle transi, ne me coûtent rien. C'est entre les deux que se trouve le cas qui m'occupe, et qui, je l'avoue, me chiffonne depuis des années.


Je dois d'abord expliquer comment je travaille, sinon la suite paraîtra une simple jérémiade de thérapeute qui a perdu un patient.

Je ne fais pas payer à l'acte comme on vend une prestation. Ma façon de soigner ressemble plutôt à une idée qu'on prête volontiers aux médecines d'Asie : je la donne pour ce qu'elle est, une image dont je me réclame et non une leçon d'histoire, car on m'a assez appris à me méfier des vérités trop séduisantes, l'idée qu'on prend en charge une personne dans la durée, qu'on la soigne aussi préventivement, et que si le premier soin ne suffit pas, c'est le thérapeute qui assume la suite, pas le patient qui repaie. Autrement dit, quand je m'engage sur quelqu'un, je le revois, je le surveille, je le reprends s'il le faut, et il m'arrive de le faire sans compter : non pour créer une dette, mais parce que c'est ma manière de tenir un soin jusqu'au bout. Je précise, et c'est important : il n'y a là aucune attente de retour. Ce n'est pas un troc. C'est un modèle, cohérent, qui se défend, et dans lequel le déséquilibre apparent est assumé d'avance par moi.

Voilà pour la théorie, qui est propre. Vient la pratique, qui l'est moins.

Car ce modèle sans attente suppose, pour fonctionner, une forme de loyauté tacite. Pas une dette, non, mais un minimum d'égard, l'idée qu'un engagement pris d'un côté mérite au moins qu'on ne le piétine pas de l'autre. Et c'est là qu'arrive mon infidèle à moi, le vrai, celui qui fait vraiment du mal. Celui que j'ai accompagné longtemps, pris en urgence un soir alors que je suis épuisée, surveillé de près, soigné parfois gratuitement pour être sûre que tout allait bien. Celui-là, un jour, sans un mot, va voir ailleurs.

Et je voudrais être honnête sur ce que je ressens à ce moment, parce que c'est précisément le sujet de ce texte. Ce n'est pas la perte du revenu, il n'y en avait pas. Ce n'est pas la dette impayée, il n'y en avait pas non plus. C'est autre chose, de plus bête et de plus profond, quelque chose qui ressemble trait pour trait à ce qu'on éprouve quand on découvre que l'être qu'on a soigné, veillé, choyé, est allé se faire tenir la main autre part. Une jalousie. Une jalousie de soignant, ridicule et bien réelle, dont je n'osais pas, jusqu'à ce texte, avouer l'existence.


Mais le meilleur, ou le pire, reste à venir, et c'est là que la comédie tourne au vaudeville.

Car souvent, l'infidèle revient. Il est allé voir ailleurs, il a payé ailleurs, cela s'est parfois mal passé ailleurs, et le voilà qui repointe à ma porte. Jusque-là, passe encore, on pardonne les égarés. Sauf que certains reviennent et, c'est un sommet, pour que je répare gratuitement ce qu'un autre leur a fait. Ils sont allés consommer un soin ailleurs, en le payant, cela a raté, et ils reviennent me demander, à moi, de rattraper les dégâts au titre de notre ancien lien : celui-là même qu'ils venaient de trahir.

Transposez en amour, et vous aurez la scène exacte. L'être aimé s'en va vivre une passion ailleurs, la passion tourne mal, et il revient à la maison non pas contrit, mais en demandant qu'on le console de son chagrin d'adultère. Il y a dans cette candeur quelque chose de si énorme qu'on ne sait plus s'il faut rire ou claquer la porte.

Alors, parfois, je reprends. Et parfois, je refuse. Ni l'un ni l'autre n'est simple.


Quand je refuse, la réaction est instructive. La personne ne le supporte pas. Non pas ne le comprend pas : ne le supporte pas. Il y a une colère, disproportionnée, celle de qui se sent éconduit alors qu'il revenait, croyait-il, faire une faveur en accordant son pardon.

Et c'est de ce refus, très souvent, que naissent quelques-uns de ces avis assassins qui fleurissent en ligne : une étoile et une phrase vengeresse, dont j'ai parlé ailleurs et qui trouvent ici l'une de leurs sources les plus fréquentes. Je pèse mes mots, car je sais de quoi je parle : l'avis raconte lui-même le grief, on y lit le refus reproché, et l'auteur, masqué ou à visage découvert, ne se rend pas compte qu'il se désigne en le racontant. On ne me pardonne pas de n'avoir pas voulu réparer l'infidélité qu'on venait de me faire. Le monde est ainsi.

Quand je reprends, c'est une autre histoire, et elle n'est pas toujours triste. Parfois, la reprise est belle. On se retrouve, on se répare mutuellement, et cela redevient presque meilleur qu'avant, comme ces couples que la crise a traversés et qui en sortent, un temps, plus solides. Le mot important est un temps. Car les mêmes causes produisant les mêmes effets, celui qui butinait recommence à butiner, celui qui consommait recommence à consommer, et la belle réconciliation n'était souvent qu'une accalmie avant la récidive. On ne change pas le tempérament d'un patient plus qu'on ne change celui d'un amant.


Reste la question que tout cela me pose, et que je retourne franchement contre moi, parce que c'est la seule qui vaille.

Pourquoi est-ce que cela me fait quelque chose ? Je me suis dotée d'un modèle sans attente, généreux, où le thérapeute assume et ne réclame rien. Un modèle dont je suis assez fière, d'ailleurs. Alors, en toute logique, le départ d'un patient devrait me laisser sereine, puisque je n'attendais rien. Et pourtant, non. Quelque chose se pince, se froisse, se brise même parfois. Ce qui signifie, et c'est fâcheux pour ma belle théorie, que j'attendais quand même quelque chose : pas d'être payée, pas d'être remboursée de mes gratuités. Non. J'attendais, je crois, d'être choisie. C'est tout, et c'est beaucoup. Derrière le soignant sans attente, sans dette, sans troc, il y avait une petite personne qui espérait, secrètement, qu'on la préfère, qu'on lui reste, qu'on la reconnaisse comme celle qui compte. Mon modèle était pur de tout intérêt matériel, et truffé, en dessous, d'un intérêt affectif que je ne m'étais pas avoué. Je ne voulais pas leur argent. Je voulais leur fidélité. Ce n'est pas plus noble, c'est juste moins visible.

Et je comprends, du coup, pourquoi le fidèle absolu me met si mal à l'aise. Ce n'est pas malgré sa dépendance, c'est à cause de ce qu'elle m'offre : il est le seul à me donner exactement ce que je viens d'avouer désirer, et il me tend, sans le savoir, le miroir de ma propre attente. On se méfie toujours de qui nous donne ce qu'on n'ose pas vouloir.

Voilà ma couleuvre, et elle rejoint les autres. Il y a le regard qui me dévisage et que je dois apprendre à porter. Il y a les mains qui fouillent mes tiroirs et que je dois tenir à distance. Il y a les étoiles rageuses qui tombent quand je déplais. Et il y a, maintenant, les infidèles, qui partent, reviennent, repartent, et qui me laissent chaque fois un peu de ce dépit conjugal dont j'ai un peu honte. Ce sont les rançons du métier, celles dont on ne parle pas dans les écoles, et qu'on avale une à une en apprenant, avec le temps, à ne pas trop s'en étouffer.

Je n'ai pas de morale à cette histoire. Je continue de soigner à ma façon, sans faire toujours payer ceux que je prends en charge dans la durée, sans rien attendre, en le disant, et en sachant désormais que ce sans rien attendre comporte, tapie dessous, une attente que je ne réglerai jamais tout à fait. Je fais seulement, maintenant, la paix avec elle. On peut être lucide sur ses petitesses et les garder quand même. C'est même, à bien y regarder, la définition de l'âge adulte, et peut-être celle du soin.