Chapitre quinzième : la tremblote
quand les mains du soignants lâchent, c'est le village qui tremble
— Il y a eu un problème au Creps. Des journalistes ont débarqué sans prévenir pour interroger le directeur. Apparemment un livre est sorti et il relaie des informations sur le territoire.
— Effectivement.
Fabrice lève les yeux au ciel, agacé non par son fils mais par l’évocation systématique de La Vallée aux Touristes. Tout le monde ne parle plus que de ça. La crue est presque passée inaperçue, ou juste pour ce qu’elle valide la thèse du bouquin.
Cela ne me réjouit qu’à moitié. Je l’ai attendue si longtemps, cette eau, je l’ai vue monter pour reprendre son dû et voilà qu’elle ne compte déjà plus que pour ce qu’elle prouve. Il faut toujours qu’ils rapportent tout à leurs affaires. La rivière a débordé pour elle-même, pas pour donner raison à un livre.
— C’est ça. Les journalistes semblent penser que tout ce qui est annoncé va avoir lieu.
— En l’occurrence, qu’est-ce qui est annoncé ?
— Le livre annonce la mise en place d’un événement sportif sans précédent, un genre d’Iron Man nouvelle formule adapté au territoire, à l’initiative du Creps et de l’office du tourisme. Une manière de faire venir les sportifs de haut niveau pour remplacer le tourisme de masse en chute libre.
— Pas con. Mais ce n’est que pure fiction ce bouquin que je sache.
— La crue aussi était censée n’être que pure fiction. Mais elle constitue justement le début de la fiction. Le fait qu’elle survienne au moment de la sortie du livre, j’imagine bien ce qui a pu se passer dans la tête des gens. Pour un certain nombre d’entre eux, c’est la preuve suprême qui transforme d’un coup d’un seul un mauvais roman en écrit de Nostradamus.
— Ah ouais, ça c’est moche. Comment tu sais qu’il est mauvais ?
— Tu vois ce que je veux dire, arrête d’être lourd.
Ils se sourient.
Thomas part dans ses pensées. La route défile devant ses yeux, il a l’impression de vivre totalement coupé de la réalité en ce moment. D’abord la crue en juin, un événement totalement à l’encontre des bonnes mœurs. Et maintenant cette histoire de livre.
— Sûrement écrit par un mec du coin, ou renseigné par un mec du coin. D’ailleurs c’est un problème supplémentaire de ne pas savoir qui l’a écrit, tout le monde est susceptible d’en être l’auteur et une chasse à l’auteur a débuté dans le village. Certains ont même dit que c’était peut-être toi.
— Voyez-vous ça.
Il éclate d’un grand rire. Il s’imagine passant ses soirées à l’écriture au milieu des papiers encombrant son bureau au camping. Sa procrastination administrative est légendaire.
Eux rient. Moi, dans la voiture, je n’ai plus envie de rire du tout.
Une chasse. Ils ont dit le mot sans le peser, comme on dit qu’il va pleuvoir. Ils ne savent pas ce qu’ils nomment. Moi je sais comment ça commence, et je sais comment ça finit. Ça commence toujours par un malheur qu’on n’explique pas : une eau qui monte quand elle ne devrait pas, une récolte perdue, un enfant qui meurt et par le besoin, tout de suite, immédiat, insupportable, que ce malheur ait un auteur. Il faut une main derrière la chose. Il faut quelqu’un qui ait voulu. Alors on cherche, et on trouve, on trouve toujours : celui qui vit un peu à l’écart, celle qui sait des choses que les autres ignorent, celui qui a le mauvais œil ou la mauvaise terre.
Quatre siècles. Quatre siècles et ils en sont encore là, à chercher qui a écrit la crue.
Personne n’a écrit la crue. La rivière n’a demandé la permission à personne, et elle n’a lu aucun livre.
— Je ne remontais pas de garde ce matin. Je remontais des gorges mon canoë sur le toit du camion, j’étais parti voir si la rivière était navigable. L’eau est encore beaucoup trop haute. Il y en a qui s’essayent à la navigation de haut débit, moi ce n’est pas mon truc, je ne suis pas suicidaire. Autant s’essayer au surf à Nazaré.
— En répondant au téléphone j’apprends que c’est urgent, les gendarmes sont déjà sur place, il risque d’y avoir des blessés. À peine le temps d’arriver à la caserne, on m’explique qu’il faut aller au Creps.
Fabrice acquiesce silencieusement.
— Quand je débarque avec les autres, c’est une altercation un peu musclée qui a lieu sur le parking principal. Le directeur en vient aux mains avec les journalistes, c'est presque une baston générale. Les gendarmes sont déjà là mais ils n’ont pas vu venir la rixe. En essayant de m’interposer, je me prends un coude dans l’arcade. Je voulais juste éviter à François de faire une connerie. C’est moi qui ai ramassé.
— François ?
— Brochier. Le directeur. Il n’en peut plus de cette histoire de livre. Le téléphone n’arrête pas de sonner, il est à bout. C’est du harcèlement, il dit. Ce qu’il ne me dit pas tout de suite en revanche mais que je devine rapidement, c’est qu’on l’accuse d’avoir écrit le livre, lui ou le directeur de l’office.
— C’est plausible après tout. C’est une flèche celui-là, il est assez malin pour faire un coup d’éclat.
— La question n’est pas là, papa. Normalement on devrait s’en foutre de savoir qui a écrit cette bouse. Mais visiblement ça risque de devenir un problème supplémentaire. Ça ressemble à une chasse à l’auteur.
— Bref, je ne voulais pas encombrer les urgences avec ce petit incident mineur alors j’ai demandé qu’on me pose au cabinet médical.
— Qui était disponible ?
— Châtaigne.
— Merde. Tu sais qu’il ne veut plus recoudre celui-là.
— Pire que ça : plus personne ne veut recoudre. Les urgences d’Aubenas n’en peuvent plus du cabinet de Vallon, on leur envoie des patients dont on pourrait s’occuper ici. C’est ce que j’ai dit d’ailleurs.
— Qu’est-ce qu’il a répondu ?
— Que c’était lui qui décidait. C’est lui le médecin. Et les petits merdeux dans mon genre n’ont qu’à se contenter de jouer dans leur camion rouge.
— Tu sais bien pourquoi il ne veut plus recoudre.
— Évidemment. Tout le monde le sait, il a chopé la tremblote ce con. Mais il faut qu’il arrête de déconner, sérieux. On n’a plus assez de médecins, les urgences sont en train de fermer, il faut qu’il assume son rôle. Ou alors qu’il accepte de se trouver un remplaçant qui fasse vraiment le job.
La tremblote. Voilà donc ce qu’il est devenu, l’homme aux chaussures : des mains qui ne tiennent plus. De toutes les choses que la bouteille pouvait lui prendre, elle a choisi celle-là. Je les ai vues, ses mains, quand il croit que personne ne le regarde : elles ne tremblent pas beaucoup, presque rien, juste assez pour qu’une aiguille ne trouve plus la peau. Il n’a plus le droit d’entrer dans la chair de quelqu’un. Un soignant qui a peur de ses propres mains, c’est un homme à qui l’on a retiré la seule chose qui le rendait utile. Je ne devrais pas le plaindre. Je le plains.
— Comment tu as fait pour le convaincre ?
Il lui montre le pansement parfaitement en place.
— Je lui ai dit qu’il fallait qu’il se reprenne, que ça allait mal finir pour lui comme pour nous. Je lui ai rappelé gentiment qu’il y a peu, on faisait au cabinet les radios et les points, le travail d’un cabinet médical en milieu rural, quoi. Au début il s’en foutait toujours autant. Mais quand j’ai commencé à parler du bouquin, dans lequel apparemment les médecins s’en prennent plein la gueule et là il a moins fait le fier et s’est exécuté sans demander son reste. Vexé comme un pou.
— Ah. Le bouquin balance aussi sur les médecins ?
— Aussi et surtout. Les histoires salaces des uns avec leurs visiteuses médicales — une stratégie des labos paraît-il, tu m’étonnes. L’addiction à l’alcool pour les autres. L’affaire du Covid remise au goût du jour avec un paléovirus qui isole Vallon et replonge la population dans les mêmes errements : vaccination obligatoire, chantage, culpabilisation. Et surtout, leurs comportements abusifs pendant la crise. Il sous-entend que nos médecins sont très prompts à effectuer les actes grassement rémunérés sans trop se soucier réellement de leurs patients.
— Je comprends que l’auteur soit resté anonyme. Il doit redouter les représailles.
— L’ennui c’est que tout le monde se soupçonne. Une chose est sûre, ça m’étonnerait que Châtaigne en soit l’auteur.
Il s’esclaffe.
— Et cette couture sur l’arcade, il a assuré ?
— Faut pas exagérer. Disons que l’évocation du livre l’a dessoûlé d’un coup. Je l’ai trouvé moins cireux, presque vivant : une bonne crise, c’est un coup d’adrénaline dans les dents.
— T’es un peu dingue, c’est ton visage quand même.
— Et toi, t’as vu ta tronche ? Pourtant il se dit par ici que tu as la plus belle femme du département alors, les gueules cassées ça marche toujours. De toute façon ça fait viril, les cicatrices. Et puis c’est peut-être le début de la guerre des gorges.
Ils éclatent de rire tous les deux. La situation est plus cocasse qu’autre chose et se taquiner, c’est ce qu’ils font de mieux. Un mode de communication hérité des Ernesti.
— Viril, si tu veux, dit Fabrice. Mais ta mère ne va pas le voir de cet œil, à mon avis.
— Elle m’aimera quand même, encore plus avec ma balafre si on suit mon raisonnement.
Il donne un coup de coude à son père, puis repart dans ses pensées en murmurant :
— Et puis c’est mon œil, pas le sien.