La foi du funambule
On vacille toujours d'un côté ou de l'autre, toute une vie, et c'est peut-être cela, exercer seul un métier de soin, apprendre à vaciller sans tomber.
Sur la peur qui vient quand le cabinet se vide, et sur ce qui, parfois, nous tient
Il y a des semaines où le téléphone ne sonne pas. Où l'agenda, que je regarde plus souvent qu'il ne le faudrait, reste ouvert sur des cases vides, des après-midi entiers sans un nom, des journées qui bâillent. Et dans ces semaines-là, une chose monte, sourde, familière, que je connais depuis vingt ans que je me suis mise à mon compte et que je n'ai jamais tout à fait apprivoisée. On l'appelle l'angoisse, faute de mieux. Et l'on croit, d'abord, qu'elle parle d'argent.
Car c'est ce qu'on se dit, dans ces moments-là. On fait des comptes. On pense aux charges qui tombent que le cabinet soit plein ou vide, au crédit, aux cotisations, à tout ce qui ne s'arrête pas quand l'activité, elle, ralentit. On se dit qu'on est à flux tendu, qu'une mauvaise saison et l'on ne s'en relève pas, que travailler pour soi, c'est vivre sans filet, sans personne derrière, sans salaire qui tombe quoi qu'il arrive. Et c'est vrai. Tout cela est vrai, et je ne vais pas prétendre que l'argent n'existe pas, ce serait une coquetterie de nantie, et je réserve d'ailleurs cette question, celle de l'argent et du soin, pour un autre jour et un autre lieu, car elle mérite qu'on s'y arrête longuement.
Mais ce n'est pas de cela que je veux parler ici. Parce qu'en creusant, en descendant sous cette peur de l'argent qui est la première, la plus avouable, la plus facile à dire, j'ai fini par trouver autre chose, plus bas, plus enfoui, et bien moins présentable. Ce n'est pas d'abord mon compte en banque qui tremble, quand le cabinet se vide. C'est moi.
Car un agenda vide, pour qui exerce un métier comme le mien, n'est pas seulement un manque à gagner. C'est un verdict. Quand les gens ne viennent pas, une voix s'installe, insidieuse, et elle ne dit pas tu vas manquer d'argent, elle dit tu ne vaux rien. Elle dit s'ils ne viennent pas, c'est que tu n'es pas bonne, que tu as échoué, que tu t'es trompée sur toi-même en croyant pouvoir faire ce métier. Le cabinet vide cesse d'être un problème comptable pour devenir un miroir, et ce miroir me renvoie l'image de mon échec. La vraie peur n'est pas celle du manque. C'est celle de ne pas valoir. Et sous cette peur encore, tout au fond, il y a la plus nue de toutes, le besoin d'être reconnue, cet appétit qu'on n'avoue à personne, pas même à soi, d'être vue, choisie, reconnue pour ce qu'on sait faire.
C'est un aveu difficile, et je le fais parce que je crois qu'il est vrai, et qu'il est vrai pour beaucoup d'autres qui n'osent pas le dire. Nous croyons, nous qui soignons, exercer par vocation, par goût de l'autre, et c'est vrai aussi. Mais il y a, mêlé à cela, ce besoin plus trouble d'être reconnu dans notre valeur, et les patients, sans le savoir, sont ceux qui nous l'accordent ou nous la refusent, jour après jour, par leur présence ou leur absence. Leur venue nous dit tu comptes. Leur silence nous dit peut-être que non. Et nous voilà, soignants supposés solides, suspendus au nombre de rendez-vous comme à une note qu'on nous donnerait sans cesse.
On croirait, alors, que le trop-plein serait le remède. Que lorsque les patients affluent, tout se répare. Et c'est vrai un moment, mais cela crée un autre déséquilibre, une autre rive tout aussi difficile, à l'opposé de la première.
Car quand tout le monde réclame, quand l'agenda déborde, quand les journées s'étirent en trop d'heures et que les corps s'enchaînent sur ma table sans répit, la fatigue vient, puis la lassitude, puis cet état où l'on soigne en pilote automatique, où l'on n'est plus tout à fait présent au corps qu'on touche parce qu'on pense déjà au suivant. Et l'on sait, dans ces moments-là, qu'on ne soigne pas bien. Que la présence, qui est le cœur de ce métier, s'émousse dans le nombre. On voudrait ralentir, refuser, souffler. Et l'on n'y arrive pas.
Pourquoi ? J'ai longtemps cru que c'était l'argent encore, la peur de refuser une rentrée. Ce n'est pas cela, ou pas seulement. Si je n'ose pas refuser, si j'accepte toujours un patient de plus, c'est que ce patient de plus me dit encore tu comptes, on te veut, on te reconnaît. L'affluence est devenue une drogue contre la peur de ne pas valoir. J'accepte trop parce que le silence me terrifie, parce que chaque rendez-vous pris est une preuve que je ne suis pas retombée dans le creux, dans le doute, dans le miroir vide. Je m'épuise non par cupidité, mais par peur que cesse la reconnaissance. Et ainsi les deux rives se répondent, le manque qui accuse et le trop-plein qui flatte, et sur l'une comme sur l'autre, c'est la même chose qui vacille, la confiance en moi, cette chose fragile qui ne devrait pas dépendre d'un agenda et qui en dépend pourtant.
Voilà donc le funambule, et son fil. D'un côté le vide qui fait douter, de l'autre le trop-plein qui épuise, et au milieu, cette ligne étroite qu'il faudrait tenir, où l'on aurait assez pour vivre et pas trop pour s'oublier, où la confiance en soi ne monterait ni ne descendrait au gré des rendez-vous. Je ne sais pas tenir cette ligne. Je ne crois pas que quiconque la tienne vraiment. On vacille toujours d'un côté ou de l'autre, toute une vie, et c'est peut-être cela, exercer seul un métier de soin, apprendre à vaciller sans tomber.
Mais il arrive une chose, parfois, et c'est d'elle que je veux parler pour finir, car c'est elle, au fond, que je cherche, elle que je vise, elle qui donne un sens à tout le reste. Il arrive que, dans le creux le plus angoissant ou dans l'épuisement le plus total, sur l'une ou l'autre des deux rives, tout à coup, quelque chose bascule. Que la peur, au lieu de m'effondrer, se renverse en son contraire. Que du fond du doute ou de la fatigue monte une force que je ne m'explique pas, et que je me retrouve, soudain, plus présente, plus juste, plus habitée que dans les temps faciles. Comme si le manque avait creusé un espace que quelque chose venait remplir. Comme si l'adversité, poussée au bout, ouvrait une porte.
Je ne sais pas ce que c'est. Je n'ai que des hypothèses, et je les livre pour ce qu'elles valent, sans trancher. Peut-être est-ce l'instinct de survie, le plus vieux ressort du vivant, qui se réveille quand tout menace et trouve des ressources qu'on ne se connaissait pas. Peut-être est-ce le goût de résoudre, cette exaltation qui prend l'esprit devant un problème qui le dépasse, et qui le rend plus vif, plus aigu, dans l'épreuve que dans le confort. Ou peut-être est-ce autre chose encore, plus mystérieux, ce que j'appellerais, faute d'un meilleur mot, le lâcher-prise, ou la foi. Ce moment où l'on cesse de vouloir tout tenir, tout maîtriser, tout garantir, où l'on desserre enfin les doigts, où l'on se remet à plus grand que soi. Et où, précisément parce qu'on a lâché, on se sent tenu.
C'est cela que je cherche, je crois, sous la peur de l'argent et la peur de l'échec et la soif de reconnaissance. Ce n'est pas un agenda plein. Ce n'est même pas la confiance en moi, cette confiance qui monte et descend et qu'on ne possède jamais pour de bon. C'est cette autre chose, plus haute, qui vient quand on a cessé de compter, de se comparer, de mesurer sa valeur au nombre. Une confiance qui ne vient plus de moi, mais de ce lâcher-prise, de cette remise de soi. Les mariniers dont je parle ailleurs, dans les leçons du fleuve, se signaient avant de l'affronter, non parce qu'ils étaient forts, mais parce qu'ils savaient qu'ils ne l'étaient pas assez, et qu'il fallait s'en remettre à plus grand. Je crois que je fais le même geste, à ma table, dans mes creux et mes trop-pleins. Je cherche le moment où je pourrai enfin cesser de me demander si je vaux quelque chose, et simplement soigner, portée par une force qui ne se soucie ni de l'argent ni du regard, et qui est peut-être la seule vraie, la seule qui tienne.
Ces moments sont rares. Le plus souvent, je vacille, je doute, je compte les cases vides ou les heures de trop, comme tout le monde. Mais je sais qu'ils existent, ces instants de grâce, parce que je les ai connus. Et c'est pour eux que je continue, pour cette transcendance entrevue, cette porte qui s'ouvre parfois au bout de la peur. C'est elle que je vise. C'est vers elle que je marche, à tâtons, de creux en trop-plein, sur mon fil. Un jour, peut-être, je saurai m'y tenir sans trembler. En attendant, je tremble, et je soigne quand même. Et il arrive, certains jours, que ce tremblement même devienne une prière, et la prière, une paix.