Quitter la table
À onze ans, on m'a dit qu'en l'état, je ne pouvais pas plaire. Il m'a fallu trente-cinq ans pour comprendre ce qui s'était joué, et pour apprendre à quitter la table.
Se trouver, être trouvée
Il y a une phrase que j’ai entendue à onze ans et que je n’ai jamais oubliée. Pas parce qu’elle était cruelle, elle ne l’était pas. Pas parce qu’elle venait d’un ennemi, elle venait de quelqu’un qui m’aimait. C’est précisément ce qui l’a rendue si difficile à défaire, et si longue à nommer.
C’étaient les vacances de Pâques. Le sud, la famille protestante, le soleil qui n’était pas encore celui de l’été mais le promettait. Il y avait un garçon. Je me souviens très bien de son prénom, je n’oublie jamais les prénoms des visages qui ont compté, mais il n’a aujourd’hui aucune importance, parce que ce garçon représentait quelque chose de bien plus grand que lui, cette communauté des hommes qu’on apprend aux filles à vouloir séduire dès le premier regard qu’elles posent sur elles-mêmes dans un miroir.
Autour de moi, il y avait des gens qui m’aimaient. Je le sais, je ne le mets pas en doute. Et c’est quelqu’un qui m’aimait qui a dit la phrase, avec ce mélange d’inquiétude sincère et de certitude tranquille qu’ont les gens persuadés de vous rendre service.
En l’état, il n’était pas possible de lui plaire.
En l’état. Comme un dossier retourné à l’envoyeur parce qu’il lui manque une pièce. Comme un verdict rendu sur quelque chose qui peut encore être corrigé, si on s’en donne la peine. Personne dans cette pièce ne se croyait méchant. Personne ne l’était vraiment. C’est ce qui rend la chose si difficile à nommer, et si difficile à oublier.
Mon fils a onze ans aujourd’hui. Je regarde son visage, ce visage où tout est encore entier, et je me demande ce qu’on lui dirait, s’il était une fille. Moi, je l’aimais avant même qu’il paraisse devant mes yeux, avant de connaître son visage, avant qu’il ait rien fait pour le mériter. Il est aimé, c’est acquis, cela ne se négocie pas. Peut-être est-ce cela que j’aurais voulu qu’on me dise, à onze ans, dans le sud, cet été-là.
Cette réflexion est née de cette phrase. Et de la distance, trente-cinq ans, qu’il m’a fallu pour la démêler.
J’ai compris plusieurs choses cette année-là, trop vite pour l’âge que j’avais.
La première, que le corps est une monnaie. Qu’il a une valeur sur un marché, que cette valeur est cotée, et qu’on peut la faire monter ou descendre par le travail et la privation. Je ne savais pas encore appeler cela ainsi, mais je l’avais compris dans les os, dans la chair, pour le coup.
La deuxième, que je pouvais observer. Quelque chose en moi, déjà à onze ans, avait cette faculté de se mettre en retrait et de regarder ce qui se passait. Je maigris, je ne dirai pas combien, je ne dirai pas comment, parce que la technique n’a jamais été le sujet. Ce qui m’intéressait, c’était ce qui changeait autour de moi quand, moi, je changeais.
Et ce qui changea fut immédiat, massif, et glaçant.
Ceux qui ne m’avaient pas vue me voyaient. Des portes s’ouvraient. Le regard des hommes, que je n’avais pas appris à attendre, était là, soudain, comme une récompense dont on ne m’avait pas dit que je la visais. J’avais réussi l’examen. J’étais, désormais, en état de plaire.
Et quelque chose en moi, dans le même mouvement, s’était soumis. Je ne savais pas encore le nommer. Mais je le sentais, cette sensation d’avoir cédé quelque chose pour obtenir autre chose, d’avoir troqué une part de ce que j’étais contre une place sur le marché. On ne m’avait pas menti sur le fonctionnement du système. On avait simplement omis de m’en dire le prix.
Ce prix, j’ai mis des années à le calculer. Ce qui suit est le résultat de ce calcul.
Commençons par la question philosophique, parce qu’elle conditionne tout le reste. La beauté existe-t-elle ? Oui, mais pas celle qu’on nous vend.
Il y a, dans le corps humain, quelque chose que l’espèce reconnaît avant de l’analyser. Des signaux qui parlent aux zones les plus anciennes du cerveau, avant le langage, avant la culture. La symétrie du visage. Certains signes de vitalité que l’œil enregistre en quelques millisecondes sans qu’on lui ait rien demandé. Ces signaux existent. Ils ne sont une invention ni du patriarcat ni du capitalisme. Ils sont plus vieux que les deux.
Mais voici ce qu’ils ne sont pas, ils ne sont pas ce qu’on appelle la beauté. Ce qu’on appelle la beauté, c’est ce socle biologique mince recouvert d’une construction culturelle immense, mouvante, souvent contradictoire, et toujours au service de quelqu’un d’autre.
L’histoire le dit avec une clarté qui désarçonne. Les Vénus paléolithiques, vieilles de vingt-cinq mille ans, retrouvées de l’Atlantique à la Sibérie, représentent des femmes aux hanches larges, au ventre rond, aux seins lourds. Ce sont les premières images de femmes que l’humanité ait produites. Rubens peint des femmes dont la chair déborde, dont les corps s’abandonnent à leur propre poids, et il passe, en son temps, pour le peintre de la beauté par excellence. Ses tableaux s’appellent Les Trois Grâces, non Les trois défauts à corriger.
La minceur comme idéal féminin dominant est une invention du vingtième siècle. Avant cela, une femme mince était une femme pauvre, mal nourrie, peu désirable. Le corps qui manque n’a jamais été, dans toute l’histoire humaine, un idéal, sauf dans le siècle qui est le nôtre. Ce que cela dit donne le vertige. La norme qu’on m’a présentée à onze ans comme une évidence naturelle, comme le visage objectif de la beauté, était une invention récente, arbitraire, révisable.
Mais l’histoire ne dit pas tout. Elle ne dit pas ce que j’ai appris sous mes mains. Vingt ans à poser les mains sur des corps m’ont appris quelque chose que les canons de beauté ignorent. Il y a des corps qui rayonnent, et ce rayonnement n’a presque rien à voir avec la forme. Ce n’est pas la jeunesse, ce n’est pas la minceur, c’est la présence. "L’inhabitation" du corps par celui qui l’habite.
Sous les mains, cela se sent immédiatement. Ce corps-là est là, il coopère, il consent, il sait qu’il existe et il l’accepte. Cet autre, jeune et lisse, est ailleurs, en train de surveiller l’image qu’il donne, d’habiter non pas son corps mais une idée de son corps.
Il y a donc deux beautés, et elles n’ont presque rien en commun. Celle qu’on m’a apprise à onze ans, une beauté de conformité, correspondre à une norme pour obtenir un regard. Et celle que vingt ans de soin m’ont apprise, une beauté de présence, être suffisamment chez soi pour que le corps le dise. L’une s’achète, se refait, se périme. L’autre demande du temps, de la présence, et un certain courage de se rencontrer. La beauté de conformité s’use à l’usage. La beauté de présence se révèle avec le temps, et ne se périme pas.
Si la norme de beauté est une construction, qui la construit, et pourquoi ? Commençons par une date. 1928. Edward Bernays, le neveu de Freud, l’homme qui a inventé la propagande moderne, orchestre pour Lucky Strike une campagne dont le message est limpide, la minceur est une valeur, la cigarette y aide, et votre corps est un problème à résoudre. Il paye des médecins et des photographes pour fabriquer délibérément l’idée qu’une femme mince est une femme désirable. Les ventes triplent en cinq ans.
Ce n’est pas un hasard de calendrier. Les années vingt voient s’aligner l’industrialisation de la mode, la naissance de la publicité de masse, et l’apparition d’une contrainte nouvelle sur les corps féminins, invisible, intériorisée, impossible à contester parce que présentée comme désir plutôt qu’obligation. Le corset ne disparaît pas. Il quitte le corps pour entrer dans la tête.
Et depuis lors, la démonstration la plus simple se trouve dans la vitesse. Si la norme de beauté était une vérité inscrite dans la nature, elle serait stable. Or elle change, vite, et de façon parfaitement accordée aux intérêts économiques du moment. Les années cinquante célèbrent les courbes de Marilyn, quand une époque vend l’abondance et le foyer. Les années soixante imposent avec Twiggy une maigreur d’adolescente, quand on vend l’émancipation, curieusement traduite en corps qui s’efface. Les années quatre-vingt reviennent au muscle, l’époque du dépassement de soi. Les années deux mille exigent l’os saillant. Aujourd’hui, les réseaux vantent dans le même souffle le corps sculpté et l’acceptation de soi, deux promesses vendues à deux marchés à la fois.
À chaque décennie sa norme, et à chaque norme son industrie. La cadence est celle des collections de mode, pas celle de l’évolution de l’espèce.
Puis est venu le numérique, et avec lui quelque chose de différent en nature. Avant, les images impossibles venaient des magazines, d’un monde clairement séparé du nôtre. Désormais elles viennent de gens qui ressemblent à vos voisines, des corps que la biologie ne produit pas, filtrés, redessinés, ajustés en trois gestes par des applications que tout le monde a dans la poche. La frontière entre l’image et le réel s’est effondrée. Et avec elle la possibilité de se dire, ce n’est pas la vraie vie, c’est de la publicité.
Pourquoi la norme change-t-elle si vite ? Parce qu’une norme stable serait une norme qu’on pourrait un jour atteindre. Et une norme qu’on atteint cesse d’être rentable. L’insatisfaction n’est pas un effet secondaire du système. Elle en est le produit.
Reste la question la plus lourde. Pourquoi les femmes ? Pourquoi cette pression sur le corps, si massive, si précoce, si tenace, vise-t-elle les femmes d’une façon que les hommes ne connaissent pas, ou si peu ? L’écart est trop constant, trop ancien, pour être un hasard.
La philosophe Naomi Wolf a formulé en 1990 une observation troublante. Le mythe de la beauté s’est durci au moment précis où les femmes gagnaient le plus de terrain. À mesure qu’elles obtenaient le droit de vote, l’accès aux études, au travail, à la contraception, à mesure que tombaient les vieilles formes de domination, une nouvelle contrainte montait, discrète, intériorisée, épuisante, celle de l’apparence.
Le calendrier est éloquent. Ce n’est pas quand les femmes étaient enfermées chez elles qu’on a exigé d’elles la perfection des corps. C’est quand elles en sont sorties. Comme si, à chaque liberté conquise dans le monde, répondait une servitude nouvelle dans le miroir. Comme si le temps, l’argent et l’énergie qu’une femme ne consacre plus à obéir, on trouvait le moyen de les lui reprendre autrement, en les investissant dans la surveillance sans fin de son propre corps.
La beauté, comprise ainsi, n’est pas un luxe ni une frivolité. C’est un impôt, prélevé sur l’énergie des femmes au moment précis où cette énergie devenait dangereuse.
Mais l’explication politique ne suffit pas seule. Il y a quelque chose de plus profond, de plus ancien, dont le marché ne fait qu’exploiter le filon. Depuis très longtemps, dans presque toutes les sociétés, la valeur d’une femme a été indexée sur son corps d’une manière qu’on n’a jamais imposée aux hommes avec la même force. On a appris aux femmes, depuis l’enfance et sur des siècles, à se voir d’abord de l’extérieur, à s’imaginer regardées, à être le tableau avant d’être le peintre. Beauvoir l’a dit d’une phrase que rien n’a usée, on ne naît pas femme, on le devient. On ne naît pas non plus obsédée de son reflet, on apprend à l’être, très tôt, et par mille gestes avant les mots.
Le marché n’a pas inventé ce regard. Il l’a industrialisé.
Et voilà pourquoi, à onze ans, dans le sud, ce n’est pas un hasard si c’est à la fille qu’on a parlé de son corps. Un garçon du même âge, au même moment, apprenait sans doute à courir plus vite, à prendre de la place. On lui disait ce qu’il devait faire. À moi, on disait ce que je devais être. La différence tient dans ces deux verbes, et elle décide de deux vies.
Faire tourne vers le monde, vers l’action, vers ce qu’on accomplit. Être, au sens où on me le demandait, tourne vers l’image, vers le jugement des autres sur ce qu’on donne à voir. On enseigne aux garçons à agir, aux filles à plaire. Et plaire, contrairement à agir, n’a pas de fin, pas de terme, pas de victoire, seulement l’angoisse permanente de ne pas suffire.
Alors que faire, une fois qu’on a vu tout cela ? Je ne crois pas aux solutions faciles, et surtout pas à celle qu’on nous vend aujourd’hui sous le nom d’acceptation de soi, quand elle n’est qu’un nouveau rayon du même magasin, une injonction de plus, aime-toi, comme s’il suffisait de le décider, et culpabilise maintenant de ne pas t’aimer assez. Ce n’est pas d’un slogan supplémentaire que nous avons besoin.
Ce que je crois, en revanche, c’est à la puissance de comprendre. Une fois qu’on a vu le mécanisme, qu’on a saisi que l’insatisfaction est fabriquée, que la norme est datée, que le jeu est truqué et qu’on ne peut pas le gagner, quelque chose se desserre. On ne guérit pas d’un coup. La voix qui juge le corps a été installée trop tôt pour se taire sur commande. Mais on peut cesser de la croire. On peut l’entendre pour ce qu’elle est, la voix du marché, la voix de tous ceux à qui notre doute rapporte, et non la nôtre.
Car il y avait, même à onze ans, quelque chose qui résistait. Un entêtement, un socle, quelque chose qui tenait debout même quand le reste se courbait. Je ne sais pas d’où cela venait. De la musique, peut-être, de ces années à la harpe où j’avais eu une valeur qui ne devait rien à l’apparence, une valeur que le corps ne pouvait ni donner ni retirer.
Ce socle, je l’ai gardé. Il m’a sauvée de plusieurs choses. Et c’est depuis lui que j’écris, non comme quelqu’un qui a sombré et raconte le naufrage, mais comme quelqu’un qui a joué le jeu, l’a regardé de près, en a compris les règles, et qui revient vous dire ce qu’elle y a vu.
Et c’est là que cette réflexion sur le corps rejoint tout ce que j’écris par ailleurs, sur la famille, sur l’amour, sur la vieillesse, sur le travail. Car au fond, il s’agit toujours de la même chose, se déprendre d’une domination qui a pris le visage de la bienveillance. Apprendre à s’aimer sans se soumettre, et à être aimée sans se perdre.
Peut-on se trouver soi-même et être trouvée par les autres, sans que l’un détruise l’autre ? On nous enseigne que non. Je crois que c’est faux, à condition de cesser de payer le prix qu’on nous réclame, ce prix qui n’est jamais le bon corps, mais toujours un peu de notre liberté.
La petite fille de onze ans que j’étais s’est mise au régime pour un garçon dont elle n’a pas vu qu’il n’était qu’un prétexte. La femme qu’elle est devenue a mis des années à comprendre ce qui s’était joué cet été-là, et davantage encore à cesser de le rejouer. Elle n’a pas gagné la partie. Elle a fait mieux, elle a quitté la table.
Et de là, debout, elle regarde les autres filles qu’on somme en ce moment de s’asseoir, et elle écrit, pour elles, qu’il existe une autre place, et qu’on a le droit de ne pas jouer.
Reste que, la table du regard une fois quittée, il faut bien continuer de manger. Et l’on découvre une autre injonction, inverse de la première, qui commande cette fois de consommer, de se remplir, d’honorer l’abondance. Comment retrouver là aussi une mesure qui soit la nôtre, ni la privation qu’on nous vend comme vertu, ni l’excès qu’on nous vend comme plaisir ? Ce sera l’objet du prochain dossier.
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