Pourquoi nous servons

La harpe n'attendait pas le quand. La harpe était là, maintenant, et maintenant était tout ce que j'avais.

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Pourquoi nous servons

Sur le travail, la mort, et ce qu’on a mis dans la pièce d’à côté


Dans ma famille, le dimanche commençait par le culte. Trois heures et demie, parfois davantage, si quelqu’un dans l’assemblée avait une opinion sur le texte du jour, et il y en avait toujours un. On sortait de là affamés, légèrement étourdis, pressés de rentrer pour deux choses dans cet ordre précis, le poulet rôti et les Guignols de l’info.

C’est à table, entre le poulet et le fromage, que mon père s’enflammait. Sur la politique, sur la société, sur ce qui allait et ce qui n’allait pas dans le monde. Il avait, il a toujours, des convictions solides. Sur le travail, sur la vocation, sur ce qu’on doit à Dieu et aux siens. Des convictions à la protestante, pensées, pesées, et tenues.

Je l’écoutais. J’avais des questions, parfois. Mais le repas finissait toujours avant qu’on arrive au fond. On débarrassait, on passait à autre chose, et les questions restaient sur la table avec les miettes.

Celle que je veux remettre sur la table ce soir, et si le travail était une servitude que nous choisissons ?


Il m’a appelée un matin de confinement, avec la voix de quelqu’un qui a perdu pied dans une eau dont il ne voyait pas le fond. Il m’a dit, avec cette précision que donnent parfois les effondrements, qu’il ne savait plus qui il était.

Non qu’il souffrît de l’isolement, bien que l’isolement fût réel. Non qu’il s’ennuyât, bien que l’ennui fût là aussi, inhabité et vaste comme une pièce dont on n’a jamais ouvert les volets. Ce qu’il disait était plus précis et plus grave. Il ne savait plus qui il était parce que tout ce qui le lui disait, le cabinet, les réunions, les dossiers, le titre sur la porte, la fatigue du soir qui prouvait qu’on avait existé pendant le jour, tout cela s’était arrêté d’un coup, et sous cet arrêt il n’avait rien trouvé. Pas de fond. Pas de sol. Rien qui pût lui répondre quand il se demandait, dans le silence soudain de sa vie désœuvrée, ce qu’il était sans ce qu’il faisait.

Je l’ai écouté avec cette attention particulière qu’on porte aux gens dans lesquels on se reconnaît. Parce que c’était lui, parce que c’était moi, comme souvent, cette phrase que Montaigne a écrite pour son ami La Boétie et que je détourne sans vergogne, parce qu’elle dit exactement ce qui se passe quand un patient vous révèle, sans le savoir, quelque chose que vous n’aviez pas encore regardé en face.

Je n’étais pas effondrée. J’avais continué de tenir, à soigner par téléphone, à m’organiser, à maintenir le rythme de ce que j’appelais ma vie, comme si tenir debout était déjà une réponse suffisante à toutes les questions que le monde venait de suspendre au-dessus de nous. Mais lui avait eu la grâce de tomber. Et dans sa chute, il révélait ce que ma propre tenue m’avait permis d’éviter de voir, que le travail n’était pas seulement ce que je faisais. Qu’il était, depuis si longtemps que je n’en apercevais plus les contours, ce à quoi je m’étais identifiée, la forme que j’avais donnée à ma valeur, le langage dans lequel j’avais appris à me définir, le bruit que j’avais mis là où il y avait eu, autrefois, autre chose.

Il y avait eu la harpe, d’abord. Des heures à la harpe, à côtoyer par le son ce que les mots n’atteignent pas. Il y avait eu le dessin, l’écriture, la lune, les champs, ces moments de contemplation dont on sait, quand on les vit, qu’ils touchent à quelque chose d’essentiel, et dont on ignore, quand on les perd, qu’on les perd. Car on ne les perd pas d’un coup. On les remplace doucement, par des choses plus urgentes, plus rentables, plus mesurables, jusqu’au jour où l’on regarde en arrière et où l’on s’aperçoit que l’essentiel a disparu sans qu’on ait jamais décidé de le laisser partir.

Le travail avait fait cela. Pas violemment, pas avec malice, avec cette douceur pernicieuse des choses qui s’installent par habitude et finissent par tenir lieu de tout, parce qu’elles remplissent si bien le cadre qu’on oublie qu’il y a un cadre.


Tentez l’expérience, la prochaine fois qu’on vous présente quelqu’un. Comptez les minutes qui s’écoulent avant que l’un de vous demande à l’autre ce qu’il fait. Pas qui il est. Ce qu’il fait. Vous atteindrez rarement la dixième minute. Et dans la réponse qui vient, il y a presque toujours, avant toute autre chose, un titre, un métier, une fonction, comme si c’était là l’information centrale, celle sans laquelle le reste ne peut pas commencer.

Nous sommes ce que nous faisons. Et ce que nous faisons s’appelle, depuis si longtemps qu’on n’y songe plus, le travail. D’où vient ce mot ? La question paraît anodine. Elle ne l’est pas.

On vous dira peut-être que travail vient du latin tripalium, un instrument de torture à trois pieux. Le travail serait donc, dans son nom même, la souffrance. C’est une belle histoire, et pour l’essentiel fausse. Les linguistes sont divisés, la filiation n’a jamais été établie avec la rigueur qu’on lui prête, et cette version n’a été popularisée qu’au vingtième siècle. Ce n’est pas le travail qui descend de la torture. C’est nous qui avons voulu qu’il en descende.

Et ça, ça mérite qu’on s’y arrête. Pourquoi avoir désiré cette origine-là ? Parce que si le travail est torture depuis toujours, à quoi bon rêver qu’il pourrait être autre chose ? La fausse étymologie comme consolation, et comme renoncement.

Les Grecs, eux, avaient plusieurs mots. Il y avait ponos, la peine, l’effort qui fait souffrir. Il y avait ergon, le geste, l’acte, l’énergie déposée dans une œuvre, le mot dont nous avons tiré énergie, et aussi chirurgie, le travail de la main. Et il y avait praxis, l’action dans la cité. Trois réalités distinctes, trois mots distincts. Hannah Arendt, au milieu du vingtième siècle, a tenté de raviver ces distinctions, elle séparait le labor, le cycle sans fin de la production et de la consommation, du work, l’œuvre, ce qui laisse une trace durable, et de l’action, ce par quoi on se révèle comme être singulier et libre. Trois choses radicalement différentes que la modernité a écrasées sous un seul mot.

Ce qu’on perd dans cet écrasement est immense. On perd la possibilité de distinguer ce qui épuise de ce qui accomplit. On perd la faculté de se demander si ce qu’on appelle son travail relève de ce qui laisse une trace dans le monde, ou seulement de ce qui permet de tenir jusqu’au lendemain.

Dans ma famille, on ne disait pas travail. On disait mission. Le mot était plus noble, plus chargé, plus personnel. Il impliquait qu’on avait été désigné pour quelque chose, qu’il existait un appel à entendre et à honorer. Je n’entendais pas Luther dans ce mot. J’entendais mon père. Et sa conviction tranquille que le travail bien fait était une forme de respect, envers soi, envers les autres, envers quelque chose de plus grand.

Ce n’était pas faux. C’est même une belle façon d’habiter ce qu’on fait. Mais c’était aussi, sans qu’on le sache, l’héritage d’une longue chaîne théologique qui avait rendu la servitude invisible.


Imaginez une société où les adultes consacrent au travail trois à cinq heures par jour, disposent d’une nourriture suffisante, jouissent d’un temps libre considérable, et ne paraissent pas souffrir de ce que nous appelons le manque. Vous pensez à une utopie nordique, à un programme de parti, à cette promesse qu’on nous fait depuis que les machines existent et qu’on n’a jamais tenue. Ce n’est pas l’avenir. C’est le passé.

L’anthropologue Marshall Sahlins a soutenu en 1972, dans Âge de pierre, âge d’abondance, que les sociétés de chasseurs-cueilleurs furent les premières sociétés d’abondance, non parce qu’elles produisaient beaucoup, mais parce qu’elles désiraient peu. Sa thèse est discutée, d’autres anthropologues ont contesté ses chiffres. Mais même corrigée, elle laisse quelque chose qui résiste, la quantité de travail n’a pas toujours été ce qu’elle est aujourd’hui. Elle a crû avec ce qu’on appelle le progrès, sans jamais avoir été vraiment choisie.

Le Moyen Âge, qu’on imagine volontiers comme une époque de labeur sans trêve, offre un tableau plus nuancé. Des estimations, vivement débattues, les sources médiévales étant lacunaires, suggèrent que le calendrier liturgique catholique, avec ses dimanches, ses fêtes de saints, ses vigiles, créait une architecture du temps qui réservait, par institution, des espaces qui n’étaient pas du travail, et qui n’avaient pas à se justifier par leur rendement.

Ce dimanche de mon enfance, protestant plutôt que catholique, mais bâti sur le même principe, était l’un de ces espaces. Un temps d’une autre nature, gouverné par d’autres règles, d’autres conversations, une autre façon d’être ensemble. Mon père qui s’enflammait entre le poulet et le fromage. Les questions qui restaient sur la table avec les miettes.

Je ne savais pas, enfant, que ce dimanche était l’héritage de quelque chose de bien plus ancien que le protestantisme. Un rapport au temps qui remontait avant Luther, avant le christianisme même, jusqu’à ces sociétés où l’on travaillait quand il fallait et où l’on s’arrêtait le nécessaire accompli, sans que cette alternance eût à se justifier.

Et c’est là le paradoxe que j’ai mis longtemps à formuler, ce sont les mêmes familles qui observent le repos hebdomadaire avec une rigueur presque liturgique, et qui ont produit, selon Max Weber, l’éthique qui a rendu le capitalisme possible.

Luther avait pris le mot allemand Beruf, qui signifie à la fois le métier et l’appel, et en avait fait le lieu même où Dieu se révèle à l’homme. Faire son métier consciencieusement, c’était répondre à l’appel divin. Calvin ajouta quelque chose de plus sombre encore, la réussite dans le travail comme signe possible de l’élection divine. L’oisiveté devenait le péché suprême, non parce qu’elle était improductive, mais parce qu’elle était un aveu de doute. Mieux valait travailler que se demander, en s’arrêtant, si l’on était vraiment sauvé.

La tromperie protestante, et c’est La Boétie qui l’aurait dit mieux que moi, lui qui écrivait qu’on ne se laisse assujettir que par la contrainte ou par la tromperie, n’était ni malveillante ni calculée. Elle était sincère, profonde, transmise avec amour de génération en génération. C’est peut-être pour cela qu’elle est si difficile à défaire, non parce qu’elle ment, mais parce qu’elle dit quelque chose de vrai, et qu’elle cache autre chose derrière ce vrai.


Ce quelque chose d’autre, c’est le sujet qui dérange le plus. Nous faisons des plans de retraite. Nous souscrivons des assurances-vie. Nous bâtissons des carrières sur vingt ans. Et nous discutons avec un sérieux parfait de ce que nous ferons quand nous aurons le temps, quand les enfants seront grands, quand le cabinet sera stabilisé, quand nous aurons mis assez de côté. Nous nous comportons comme des êtres qui auraient devant eux une durée garantie.

Et pourtant nous savons. Nous avons toujours su.

Le travail est l’un des instruments les plus efficaces de cet oubli organisé. Il nous donne l’illusion d’un projet qui déborde notre propre durée. Il nous inscrit dans une continuité, la carrière, l’institution, le cabinet, qui se poursuivra après nous. Et il occupe le temps avec une telle densité qu’il ne reste plus beaucoup d’espace pour la question qu’il vise précisément à éviter. Quelle question ? Celle-ci, simple et vertigineuse, si je meurs demain, ai-je vécu aujourd’hui ?

Ernest Becker, dans Le Déni de la mort, couronné du prix Pulitzer en 1974, a construit toute une théorie autour de cette idée, la culture humaine est fondamentalement une réponse à l’angoisse de la mort, une façon de s’y soustraire symboliquement en participant à quelque chose qui dure. Il y a une ironie déchirante dans son destin, il est mort deux mois avant de recevoir son prix, rattrapé par la maladie en écrivant sur le déni de la mort.

La harpe était là, dans la pièce d’à côté. Elle avait toujours été là, depuis l’adolescence, depuis ces heures où jouer était aussi naturel que respirer. Et peu à peu, par la même mécanique douce et pernicieuse, elle avait cessé d’être ce que je faisais pour devenir ce que je referais quand j’aurais le temps. Quand le cabinet serait stabilisé. Quand mon fils serait grand. Quand.

La harpe n’attendait pas le quand. La harpe était là, maintenant, et maintenant était tout ce que j’avais.

L’art regarde la mort et en tire l’intensité. Le travail sacralisé nous en détourne. Il propose une fuite en avant, accumule, construis, laisse une trace, inscris-toi dans quelque chose qui dure, sans jamais regarder en face que cette fuite ne mène nulle part, qu’on ne peut pas travailler assez pour ne pas mourir, qu’aucune réussite n’a jamais rendu une seule journée non vécue.

La Boétie avait trente-deux ans quand il est mort. Il avait écrit son texte tout jeune, à peine sorti de l’enfance. Il n’avait pas eu le temps d’accumuler grand-chose. Il avait eu le temps, juste, d’écrire quelque chose qui a traversé cinq siècles. Je ne sais pas si c’est une leçon. Je sais que c’est un fait, et que les faits, parfois, sont plus éloquents que les leçons.


Alors que faire, une fois qu’on a vu tout cela ? Commençons par ce que ne plus servir ne veut pas dire, car les malentendus servent à esquiver la question plutôt qu’à y répondre.

Ne plus servir ne veut pas dire ne plus travailler. La Boétie ne plaidait pas pour l’oisiveté. Il plaidait pour la lucidité, pour l’acte de voir ce qu’on fait et de le choisir vraiment plutôt que de le subir en croyant le choisir. On peut travailler beaucoup et n’être pas serviteur. On peut travailler peu et l’être profondément. Ce n’est pas la quantité qui fait la servitude, c’est le rapport.

Ne plus servir ne veut pas dire non plus mépriser ceux qui aiment leur travail, ni ceux qui n’ont pas le choix. Il y a une indécence possible dans cette conversation, et je veux la nommer plutôt que l’esquiver, j’ai un cabinet, une liberté relative, le luxe de me poser ces questions sans que la réponse change aussitôt ce que je mange ou le toit sous lequel je dors. Beaucoup ne l’ont pas. La servitude volontaire que je décris est celle des gens qui ont le choix et ne le voient pas, ce qui est une forme de servitude réelle, mais pas la seule, et pas la plus urgente à résoudre dans l’ordre du monde.

J’ai repris la harpe. Pas tous les jours, pas avec la régularité d’une discipline, avec l’envie, simplement, d’être là pendant que c’est là. J’ai repris l’écriture, que vous lisez. J’ai recommencé à regarder la lune certains soirs, avec cette sensation légèrement vertigineuse d’avoir failli ne plus la regarder du tout.

Ce sentiment de vol, quand s’asseoir devant la harpe ressemble à un geste presque transgressif, comme s’il fallait mériter ce moment avant de se l’autoriser, c’est, je crois, le symptôme le plus précis de la servitude. Quand on se sent coupable de faire ce qui nous nourrit vraiment, c’est qu’on a intériorisé une hiérarchie où le travail est au sommet et le reste une récompense conditionnelle. Luther l’avait bâtie, Calvin l’avait bénie, la révolution industrielle l’avait généralisée, le marché l’avait rendue invisible. Ce n’est pas une loi de la nature. C’est un choix qu’on a fait, collectivement, et qu’on peut défaire, individuellement, par de petites décisions qui ne ressemblent pas à des révolutions.

Il y a un miroir, depuis quelques années, où tout cela se voit avec une netteté particulière. On l’appelle l’intelligence artificielle. Nous avons inventé des outils capables d’accomplir un nombre croissant de tâches que nous faisions nous-mêmes. Et la réaction dominante n’est pas la joie. C’est l’angoisse. L’angoisse de devenir inutile, de perdre sa place, de ne plus savoir quoi faire de soi si la machine fait ce qu’on faisait. Cette angoisse dit quelque chose que La Boétie aurait reconnu, nous ne savons plus qui nous serions sans notre travail. Nous avons si bien confondu ce que nous faisons avec ce que nous sommes que la perspective de ne plus le faire nous ôte une identité avant même de nous ôter un revenu.

Et si la machine prenait ce qui peut être pris, et nous laissait ce qui ne peut pas l’être, la présence, la création, le lien, la contemplation, tout ce que j’avais rangé dans la pièce d’à côté en attendant un quand qui n’arriverait peut-être jamais ? Saurions-nous quoi en faire ? Ce n’est pas une question rhétorique. Je n’en connais pas la réponse. Mais je crois que c’est la bonne question, et que l’incapacité à y répondre est en elle-même la mesure de notre servitude.


La harpe est dans la pièce d’à côté. La lune sera là ce soir. Et cette phrase que j’écris maintenant, celle-ci, la dernière, n’existait pas hier, et existera après moi.

Soyez résolus de ne servir plus, écrit La Boétie, et vous serez libres. Il ne dit pas que c’est facile. Il dit que c’est possible, que la servitude tient parce qu’on la soutient, et que si l’on cessait de la soutenir, elle tomberait.

Mon père a tenu ses convictions debout jusqu’à la fin du repas, et bien après. C’est peut-être le seul héritage que j’aie vraiment reçu de lui. Pas ce qu’il pense, mais cette façon de tenir. Et si je m’en sers aujourd’hui pour interroger tout ce qu’il m’a transmis, y compris la mission, la vocation, le travail comme réponse à un appel divin, qu’il veuille bien y voir ce que c’est vraiment, non pas une trahison, mais une fidélité d’un autre ordre.

Pardon, papa. Et merci.