Onze ans
Je l'ai seulement protégée, comme on protège une flamme du vent, en faisant de mon corps un abri le temps qu'elle prenne. Et qu'elle brûle, maintenant, toute seule, et qu'elle est à lui.
Deux enfances au même âge, et ce qu’une mère veille à ne pas transmettre
Depuis quelques mois, je recueille la parole de gens qui ont, avec la nourriture, un rapport singulier. Je m’assieds en face d’eux, une feuille de questions à la main, toujours les mêmes : leur premier souvenir de nourriture, qui la leur a transmise, la place qu’elle tient dans leur vie, ce qu’ils voudraient à leur tour laisser derrière eux. J’ai découvert récemment que je savais faire cela, écouter quelqu’un parler de son corps et de sa table, recueillir sans orienter, attendre. C’est venu tout seul, comme d’autres choses sont venues dans ma vie, le soin, l’écriture, sans que je l’aie jamais réellement appris. Et puis un jour, j’ai posé la même feuille, les mêmes questions, en face de quelqu’un d’autre. En face de moi, cette fois, il y avait un enfant de onze ans, et cet enfant était le mien.
Onze ans. Je n’ai pas choisi de l’interroger à cet âge par hasard, même si, sur le moment, je ne me le suis pas avoué. Onze ans, c’est l’âge que j’avais lorsque le monde m’a rattrapée, un printemps, dans le sud, et m’a fait comprendre, avec des mots doux et par une bouche qui m’aimait, que mon corps, tel qu’il était, ne permettait pas encore de plaire. Cette année-là, j’ai maigri. Je ne dirai pas combien, je ne dirai pas comment, parce que la technique n’a jamais été le sujet. Ce que j’ai retenu, c’est ce qui a changé autour de moi quand, moi, j’ai changé : des portes qui s’ouvraient, des regards qui se posaient, un examen que je ne savais pas passer et que j’avais réussi sans qu’on m’en eût dit le prix. J’ai appris là que le corps était une monnaie, qu’il se cotait, et que j’avais payé. J’ai raconté ce printemps-là plus au long dans un autre texte, et je ne le redirai pas ici en détail ; il suffit de savoir que c’est avec cela en moi, tapi, jamais tout à fait éteint, que je me suis assise devant mon fils du même âge.
Je lui ai demandé comment il se sentait dans son corps. Il a répondu, sans hésiter, sans même chercher, bien, très bien même. Deux mots, et une évidence tranquille derrière, celle d’un enfant pour qui la question ne s’était visiblement jamais posée en ces termes. J’ai noté la réponse, et j’ai senti, sous ma main qui écrivait, quelque chose se serrer et se desserrer en même temps. Car moi, au même âge, je me tenais devant un miroir et j’y cherchais ce qui n’allait pas, ce qu’il faudrait corriger, retrancher, mériter. Lui ne se regarde pas dans le miroir. Il me l’a dit, presque étonné que je le lui demande, jamais je ne me regarde dans le miroir. Là où j’avais une surface qui m’accusait, il a une absence de miroir. Là où j’avais un tribunal, il a un vide serein.
Je lui ai demandé s’il lui arrivait qu’on lui fasse des remarques sur sa façon de manger. Il a dit que oui, qu’on lui trouvait bon appétit, qu’on lui disait parfois qu’il mangeait trop. Et j’ai attendu, le stylo en l’air, cette petite angoisse que j’aurais eue, moi, à sa place. Elle n’est pas venue. Il a haussé les épaules et il a répondu ce qu’il répond, je suis en pleine croissance. Rien de plus. Pas de honte, pas de justification anxieuse, pas ce début de négociation intérieure où l’on commence à se surveiller. Une explication de fait, donnée par quelqu’un qui n’imagine pas qu’il puisse y avoir là un problème. On lui tend le fil sur lequel, à son âge, j’avais commencé à vaciller, et il ne le voit même pas.
Je lui ai demandé s’il ressentait de la culpabilité. Il a dit non. J’ai demandé, pour être sûre, jamais ? Il a redit non, jamais, avec cette limpidité qui ne se joue pas. Et là, je l’avoue, j’ai dû m’arrêter un instant sur ma feuille, parce que ce petit mot, non, jamais, était l’exact contraire de tout ce que j’avais porté, moi. Quelques jours plus tôt, j’avais interrogé un homme de cinquante ans dont la table entière était surveillée par une voix qui n’était pas la sienne. Enfant, toute une famille l’avait voulu soumis, autour de la nourriture comme du reste, et on lui avait appris que se resservir était une faute et que prendre du ventre était un tort. Il avait beau être libre, adulte, maître de sa vie, il ne s’asseyait jamais devant une assiette sans que cette voix ancienne se réveillât et lui comptât ses parts. Entre cet homme et mon fils, il y avait le même sujet, la nourriture, et deux mondes. L’un ne s’était jamais réconcilié. L’autre n’avait jamais eu à le faire, parce qu’on ne l’avait pas mis en guerre.
Il faut que je dise ici une chose, franchement, car la taire serait mentir, et ce serait la pire des façons d’écrire ce texte. Cet enfant serein, je l’ai élevé. Sa paix n’est pas tombée du ciel, elle n’est pas un don de la nature, ou pas seulement. Elle est, pour une part que je ne mesurerai jamais exactement, mon ouvrage. Je suis dans ses réponses. Quand il dit qu’on doit l’aimer comme il est, il redit, à sa manière d’enfant, quelque chose que je me suis juré, avant même qu’il paraisse, de lui faire savoir sans relâche. Je ne vais donc pas prétendre recueillir ici la parole vierge d’un petit être libre de toute influence. Cela n’existe pas, ni chez lui ni chez personne. Il pense avec ce que je lui ai donné, comme j’ai pensé, à onze ans, avec ce qu’on m’avait donné, à moi.
Mais c’est précisément là qu’est le sujet, et non à côté de lui. La question n’est pas de savoir si j’influence mon fils, bien sûr que je l’influence, c’est le nom même de ce qu’on appelle élever. La question est de savoir vers quoi. On m’a influencée, moi, vers la soumission, vers l’idée qu’il fallait se corriger pour être aimée, se retrancher pour être trouvée. J’ai décidé, sans toujours savoir comment m’y prendre, de l’influencer, lui, vers le contraire, vers l’idée qu’il est aimé d’abord, que cela ne se mérite pas, que cela ne se négocie pas, et que son corps est à lui, et qu’il n’a de comptes à rendre à aucun marché. Ce n’est pas de la neutralité. C’est une réparation. Je répare sur lui, à mains nues, ce qu’on avait cassé en moi.
Et lorsque je l’écoute me dire, à propos du regard des autres, que ce regard ne lui plaît pas toujours mais qu’il ne cherche pas à leur plaire, qu’il faut qu’ils m’aiment comme je suis, j’entends la réponse que j’aurais voulu pouvoir donner à onze ans et que je n’ai pas su donner, parce que personne ne m’avait appris qu’elle était possible. Lui la donne sans effort, comme une évidence. C’est ma phrase, celle que je n’avais pas ; il la prononce à ma place, quarante ans trop tard pour moi, mais à l’heure juste pour lui.
Le reste de ce qu’il m’a dit est à son image, sans ombre. Son premier souvenir de nourriture est un épi de maïs grillé que son père lui a cuisiné. Le repas dont il se souviendra toute sa vie, dit-il avec l’aplomb de ceux qui n’en ont pas encore vécu beaucoup, ce sont des pâtes à la carbonara dans la famille de son père. S’il ne devait garder qu’un seul repas au monde, ce serait celui-là encore, ces mêmes pâtes, avec ses parents et son meilleur ami. Manger, pour lui, tient en un mot, le plaisir. Il n’y a rien là-dessous, aucune cave, aucun vide à remplir, aucune faute à expier. Le plaisir, et puis la table où l’on est ensemble, et puis on passe à autre chose et on va courir, car il se dépense, dit-il, il bouge, son corps est un instrument de joie et non un objet de surveillance.
J’ai retrouvé, en l’écoutant, la question que je m’étais posée pour moi-même, la seule qui vaille peut-être, celle que je traîne depuis ce printemps dans le sud. Peut-on se trouver soi-même et être trouvé par les autres sans que l’un détruise l’autre ? Je n’ai jamais su y répondre pour moi. Mais en le regardant, lui, je crois voir un début de réponse, non pas énoncée, non pas pensée, mais vécue, incarnée dans un garçon de onze ans qui mange ce qu’il aime, ne se regarde pas dans les miroirs, et exige qu’on l’aime tel qu’il est. Chez lui, pour l’instant, se trouver et être trouvé ne se combattent pas. Il est entier et il est aimé, et il n’a pas eu à troquer l’un contre l’autre. C’est tout ce que je n’ai pas eu. C’est tout ce que j’ai voulu qu’il ait.
Je ne suis pas naïve. Je sais que le monde n’a pas dit son dernier mot, qu’il l’attend lui aussi quelque part, avec ses miroirs et ses marchés, ses summer bodies et ses bouches aimantes prêtes à lui expliquer un jour qu’en l’état, peut-être. Je sais que rien n’est acquis, que ce que je crois avoir réparé peut se fissurer, que la paix d’un enfant de onze ans est une chose fragile qu’un rien peut entamer. Je ne me raconte pas que j’ai gagné. On ne gagne jamais tout à fait, dans ces affaires-là ; on tient, on veille, on refait chaque jour le même geste discret de protection.
Mais ce soir, ayant refermé ma feuille de questions, je regarde ce qu’il m’a dit, et je choisis de m’y arrêter, et de m’en réjouir sans réserve. Car il y a, dans sa parole, une vérité qui est la sienne, entièrement la sienne, et c’est cette vérité-là que je veille de toutes mes forces à laisser vivre et grandir, celle-là et nulle autre. Pas la mienne, qui fut abîmée. Pas celle du marché, qui abîme. La sienne. Un enfant qui a un corps, qui l’habite sans y penser, qui mange avec joie et se sait aimé sans condition. On voudrait me dire que je l’ai fabriquée, cette vérité, que je l’ai soufflée. Je réponds que je l’ai seulement protégée, comme on protège une flamme du vent, en faisant de mon corps un abri le temps qu’elle prenne. Et qu’elle brûle, maintenant, toute seule, et qu’elle est à lui.
Ce texte touche à l’image du corps et, en filigrane, aux troubles du comportement alimentaire. Si ces questions vous concernent, ou concernent un proche, la ligne Anorexie Boulimie Info Écoute peut offrir une première écoute (09 69 325 900).