Mentir pour dire vrai

La brièveté est une forme de courage. Elle ne se donne pas le temps de se justifier. Elle dit, et elle se tait.

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Mentir pour dire vrai

Manifeste

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Il y a des choses que je ne sais dire qu’en les inventant.

Cela paraît un paradoxe, et c’en est un. On croit que la vérité se dit nue, qu’elle se confie, qu’elle s’avoue, et que la fiction, elle, est l’art de mentir joliment. Je crois presque le contraire. Je crois qu’il y a des vérités trop vives, trop profondes, trop enfouies pour se laisser dire en face, et qui n’acceptent de monter au jour que déguisées, transposées, portées par un récit qui n’est pas tout à fait le leur. On approche parfois plus près du vrai en racontant une histoire qu’en faisant une confidence.

C’est le territoire de cette rubrique. Non pas l’essai, qui pense et démontre, vous en trouverez ailleurs, ici, des textes courts et de la fiction. Des nouvelles, des poèmes, des enquêtes à énigmes, des récits qui se lisent d’un souffle et se disent à voix haute, car ils seront aussi portés en podcast, pour ceux qui préfèrent entendre une voix plutôt que suivre des lignes. Le nom de la rubrique n’est pas un hasard. Ce qu’on lit ici est fait pour être dit, et ce qui se dit passe par une voix, la mienne, qui est aussi, je l’espère, un peu la vôtre.


J’écris sous un patronage, comme on se place sous une étoile. Marguerite Duras a fait de sa vie la matière de son œuvre sans jamais en faire une confession. Sa mère qu’elle craignait de voir glisser vers la folie, son frère aîné dont elle disait la violence et l’injustice, son petit frère adoré et mort trop tôt, son propre goût de l’alcool qu’elle n’a jamais caché, tout cela, elle l’a pris et l’a transfiguré, jusqu’à ce qu’on ne sache plus, en la lisant, ce qui avait eu lieu et ce qu’elle avait rêvé. Ce que je lis dans son œuvre, c’est que mentir était, pour elle, la façon la plus sûre de dire vrai. Elle appelait cela son écriture, je l’appelle ici ma voix.

Ce n’est pas de l’exhibition. C’est le contraire. La confession expose, la fiction protège, et c’est justement parce qu’elle protège qu’elle ose davantage. Derrière un personnage, un lieu, une date déplacée, un prénom changé, on peut aller chercher ce qu’on n’aurait jamais osé dire en son nom propre. Le détour n’éloigne pas de la vérité. Il y mène par un chemin qu’elle seule connaît.


Je viens, moi aussi, d’une histoire et d’une lignée. J’ai une mère, j’ai des héritages, j’ai des blessures dont je ne rougis pas. Je ne les porte pas comme des plaies qu’on montre pour qu’on les plaigne. Je les porte comme un étendard, parce qu’elles m’ont faite, parce qu’elles sont à moi, et parce qu’une blessure regardée en face, travaillée, mise en forme, cesse d’être une souffrance pour devenir une matière. C’est peut-être cela, au fond, que la fiction et rien d’autre ne permet, non pas oublier ce qui a fait mal, mais le transformer en quelque chose qui tient debout et qui, tenant debout, ne fait plus seulement mal, mais fait aussi sens, et parfois beauté.

Il y a une chose que la fiction courte réussit mieux que les longs livres. Un roman de trois cents pages doit expliquer, relier, tenir la durée. Une nouvelle, un poème, une scène brève peuvent frapper d’un seul coup, saisir une vérité au vol et la laisser vibrer sans la commenter.

La brièveté est une forme de courage.

Elle ne se donne pas le temps de se justifier.

Elle dit, et elle se tait.


Vous trouverez donc ici des histoires. Certaines seront tout à fait inventées. D’autres seront vraies sous un déguisement, et vous ne saurez pas toujours lesquelles, ce qui est exactement ce que je veux. Certaines descendront vers des sources sombres, une mère, une lignée de femmes, un secret qu’on remonte à rebours comme on remonte un courant. D’autres seront plus légères, ou plus étranges, ou joueront avec l’énigme et vous laisseront chercher.

La première d’entre elles descend vers une mère. Elle avance à reculons, du plus récent au plus ancien, parce que c’est ainsi qu’on enquête sur les morts, et sur les vivants qui nous ont faits. Elle porte le nom d’un instrument qui cherche la verticale et la profondeur. Elle est ma façon de commencer, c’est-à-dire de descendre.


Certaines fictions se coulent dans la forme du récit long, du feuilleton, de l'enquête. D'autres surgissent seules, sans série, sans annonce, comme des textes qui ne voulaient pas attendre. Ceux-là sont les plus rares et les plus vrais.

Entrez. Écoutez. Ici, tout est vrai, et rien ne l’est. C’est à ce prix que je peux enfin tout dire.