Manifeste
Le vin, le tabac, le café, le foie gras : tout ce qui enchante sans promettre de préserver. Explorations voluptueuses, sous l'ombre des Fleurs du mal.
Les plaisirs qu’on n’a pas le droit d’aimer
Parce que certaines choses méritent d’être vécues non parce qu’elles nous font du bien, mais parce qu’elles sont belles.
Il y a des choses qu’on met dans le corps et qui ne nourrissent pas le corps. Elles nourrissent autre chose, de plus obscur et de plus ancien, quelque chose qui n’a pas de nom dans les traités de nutrition et que l’on pourrait appeler, faute de mieux, l’âme, si le mot n’était pas si usé.
Le vin, d’abord : cette lumière liquide que les hommes travaillent depuis si longtemps qu’on ne sait plus s’ils l’ont inventée ou si c’est elle qui les a faits, elle qui a délié les langues, allumé les fêtes, consolé les veuves et perdu les sages. Le tabac, ensuite, avec sa brûlure lente et son voile bleu, cette façon qu’il a de suspendre une minute, de creuser dans le temps une petite chambre où loger une pensée qui, sans lui, ne serait jamais venue. Le café, noir et brutal, qui réveille les morts et convoque les vivants. Et puis l’huître au goût de marée, le sucre, le sel, le foie gras, toute cette part du festin que la chair réclame et que l’époque, sourcils froncés, désapprouve.
Ces choses ont ceci de commun qu’elles sont vieilles comme nous. Elles plongent dans les cultures, les terroirs, les mémoires, à une profondeur que ni l’épidémiologie ni les campagnes de prévention ne savent sonder. On ne défend pas un grand vin comme on défend un produit ; on le défend comme une langue qui se meurt, comme un paysage qu’on va noyer sous un barrage, comme une façon d’habiter le monde qui aura mis des siècles à se faire et qu’un décret peut défaire. Il y a, dans chaque bouteille, un peu de mort et beaucoup de mémoire.
Baudelaire savait cela mieux que personne, lui qui a couché dans ses vers le vin et les parfums, la chevelure et la charogne, tout ce qui exalte et tout ce qui ronge, sans jamais demander pardon. Non par bravade, non par vice affiché, mais parce qu’il avait compris cette chose terrible et simple, que la beauté et le poison logent souvent sous le même toit, qu’ils boivent au même verre, et que vouloir l’un sans l’autre, c’est bien souvent n’obtenir ni l’un ni l’autre, et rester sur sa faim des deux côtés.
Il connaissait le prix de l’ivresse, et il enivrait quand même. Il savait que le gouffre appelle, et il se penchait pour le regarder. C’est de cette lucidité-là, qui goûte en sachant ce qu’il en coûte, que cette rubrique voudrait se tenir l’héritière. À son ombre, donc. Pas à sa hauteur, on ne prétend pas à tant, mais dans la fraîcheur qu’un tel arbre projette.
Que les choses soient claires : on ne plaide pas ici le dérèglement. On ne prescrit rien, ni l’excès ni l’abstinence, ces deux façons également tristes d’avoir peur de son propre désir. On s’intéresse à ce qui échappe aux tableaux de chiffres, à ce que ces plaisirs font au lien, à la mémoire, au sentiment d’appartenir à un peuple et à une terre. À ce qu’on perdrait, sans que nul registre ne le compte, le jour où l’on aurait tout aseptisé.
Car il y a une violence douce dans la manière dont notre temps somme les jouissances de se justifier. Comme si le plaisir n’était tolérable qu’en prouvant son innocence, comme si un goût, une odeur, la courbe d’une fumée dans la lumière, ne valaient rien s’ils n’étaient aussi vertueux, utiles, sans danger. Cette rubrique préfère une autre question, plus vieille et plus insolente : et si certaines choses méritaient d’être vécues non parce qu’elles nous font du bien, mais parce qu’elles sont belles, parce qu’elles sont vraies, parce qu’elles disent tout haut ce que c’est qu’être vivant dans un corps qui désire et qui, désirant, se sait mortel ?
Ce n’est pas l’éloge du poison. C’est la défense de la nuance, et, plus simplement peut-être, de la volupté, ce mot qu’on n’ose presque plus prononcer sans le corriger aussitôt d’un chiffre ou d’un remords.
« Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté », écrivait-il, pour un voyage rêvé. Le voyage dont il sera question ici est bien réel. C’est celui qu’on entreprend chaque fois qu’on choisit de vivre les sens ouverts, en acceptant que ce qui enchante ne soit pas toujours ce qui préserve, et que la vie, à la fin, ne se mesure pas seulement au nombre des jours qu’on a su lui arracher.