Logorrhée, Chapitre cinquième : Le petit garçon blond.
Il avait sept ans, et il lui a parlé. Il lui a promis de revenir. Des décennies plus tard, la morte regarde le petit garçon blond devenu homme et se demande si les promesses d'enfance valent encore quelque chose quand on ne se souvient plus de les avoir faites.
Je suis sur ses traces depuis la veille.
Je m’inspire de sa manière d’obéir à la rivière, j’admire sa façon de composer avec elle et avec le reste. C’est évidemment bien différent de la manière dont nous autres percevions notre lien aux éléments, mais en empruntant une tout autre voie, cela finit par conduire au même endroit. L’amour.
La toute première fois que je l’ai vu, c’était ici, sur cette plage, en ce lieu précis que je hante depuis le grand réveil.
C’était le matin de ma sortie du néant, dans l’herbe humide. Je venais tout juste de reprendre conscience, encore incertaine de ce que j’étais, de ce que j’avais été, portée par cette légèreté nouvelle d’un corps qui n’existe plus vraiment. Je scrutais l’espace autour de moi : la rivière, les berges, la lumière rasante sur les galets, quand je l’ai aperçu.
Il n’avait pas sept ans. C'était un petit garçon blond délavé, avec des taches de rousseur, le Petit Prince de Saint-Exupéry en somme. Mais ses yeux étaient déjà comme ils sont aujourd’hui : agiles, bleus, presque vides, et cependant d’une intensité incroyable. Il scrutait les flots agités de la rivière avec ce sérieux des enfants qui regardent les choses vraiment, sans faire semblant.
Le vent soufflait en tourbillonnant.
J’ai senti que je pouvais me faire embarquer, me mêler au transport de l’air pour aller plus près. Il suffisait de fixer mon attention sur un point de chute. Je me suis donc retrouvée assise sur le talus qui surplombait la plage, à quelques centimètres seulement de lui.
Il a dû le sentir. Il est venu s’asseoir gentiment à côté de moi, c’était étrange et émouvant. Il a tourné ses yeux très bleus, un peu dans le vague, cherchant avec avidité à me voir précisément dans l’air en suspension devant lui.
— Alors c’est toi, en fait, qui gardes la rivière.
Je suis restée interdite. J’aurais voulu lui répondre et aucun son n’est sorti. J’étais souffle et rosée, fille de brume, à peine revenue d’un trop long sommeil pour que la conscience de moi-même soit vraiment ancrée.
Il a quand même ajouté :
— Je reviendrai toujours près de toi. Moi aussi je veux la protéger.
À croire qu’il a tenu parole. Mais je ne sais pas s’il se souvient de cette promesse, ou même si c’en était vraiment une, plutôt qu’un constat simple de ce qui l’attendait, une loyauté de plus à son actif. Plus jamais, en tout cas, il ne s’est adressé aussi clairement à moi. Car c’est ainsi : les tout-petits nous voient, nous les morts, aussi nettement qu’ils voient les vivants, et puis le don s’éteint avec l’enfance. À sept ans, déjà, il ne me sentait plus que vaguement, subrepticement, comme les autres corporés, le temps d’un souffle, d’un hérissement du système pileux, d’un frisson sur la nuque.
C’est en cette place qu’il scrute depuis tout petit les flots de sa rivière.
C’est sa plage préférée, sa photo à lui, la plus belle plage des gorges, il dit, et c’est sur son terrain. Une petite partie herbeuse sur le haut, une mini crique en sable en bas, l’Ardèche qui file sur les galets au premier plan. Et tout au fond, derrière ce champ de galets, le panorama irréel des premières falaises de l’entrée de la réserve naturelle.
Les galets, on les empile ici les uns sur les autres car c’est la tradition, la distraction du lieu. Occupation méditative ou jeu d’enfants, peu importe, on appelle ça des cairns. Une façon d’attirer l’attention du passant sur un site d’intérêt, un belvédère, un secret à préserver.
C’est aussi là que je le vois pour la première fois. Là que la conscience m’est revenue.
Je me souviens du jour où son père est mort, sur cette dune même. Cela remonte à loin déjà, quand Fabrice était un homme jeune, mais le présent, chez moi, ne s’efface pas, et je le revois comme si c’était à l’instant.
Bûcheron italien, dur mais juste, peut-être un peu trop porté sur l’alcool à ce qu’on dit en ville : il meurt en élaguant les arbres du camping. Une grosse branche sur la tête. Il reçoit le coup, conscient de la gravité de son état, et part seul en voiture jusqu’au cabinet médical. Il meurt sur le parking.
J’entendais la tronçonneuse et sa rengaine toute la matinée, elle hantera longtemps mes nuits entre les arbres du terrain. Et puis tout à coup, le silence. Ce silence assourdissant qui tombe sur nous tous. Je le vois partir seul, le sang au visage.
Quelques heures plus tard, prévenu du drame, Fabrice est là.
Ma joie de voir son visage se mêle à une émotion étrange : la honte. Je me sens une mauvaise gardienne. Je préfère m’évader de ce bout de terre en deuil.
Saisissant le vent frais qui souffle ce jour-là, j’entre dans le salon d’une maison de la Combe, où je vais souvent me réfugier. Le couple qui habite là est calme et tranquille, des quasi-centenaires, amoureux comme au premier jour. Je pense que cet état de quiétude et de grâce les maintient en santé. Je les ai choisis parce qu’ils sont du côté de la vie.
Leur salon chaleureux se prête à mes rêveries. Ce soir-là, alors que je sens à quelques souffles de là Fabrice faire les cent pas sur les bords de la rivière, son mélange de chagrin et de rage, je reste pelotonnée dans ce salon jusqu’au soir.
Je devine ce qui l’anime. Il sait que ce camping est une forme d’aberration. Il sait qu’à ce titre, il faut accepter de vivre et mourir sur cette terre pour payer le prix d’une telle posture. Il sait que son tour viendra.
La cheminée est immense, comme celle des très anciennes maisons. Il reste encore un banc qui permet de s’asseoir sous le chapeau, tout près du feu. Je rêve d’y passer la nuit.
J’ai besoin de cette chaleur.
Mais la vision précise des flammes, la légère fumée qui s’en échappe, elle me mène vers celle d’un autre feu.