L'étoile et la pénombre
Dix ans dans l'ombre d'un cabinet, puis un jour une fiche, des étoiles, des inconnus qui vous notent comme un restaurant. Sur ce que l'exposition fait à qui a choisi le secret, et sur l'écriture comme seule façon de reprendre la parole.
Sur ce que l'on éprouve à être noté
Pendant dix ans, je n'ai été inscrite nulle part. Pas de pages jaunes, pas d'annuaire, pas de site, rien qu'une plaque vissée dans la pierre d'une ruelle et des cartes de visite qui passaient de main en main, d'un patient à un ami, d'un ami à un cousin. On me trouvait par le bouche-à-oreille, cette rumeur douce qui est la plus vieille des réputations, et cela me convenait au-delà de ce que je saurais dire. Car je travaille dans l'intime et le secret. Mon métier se fait à voix basse, portes closes, dans la pénombre d'une pièce où une personne confie à mes mains ce qu'elle ne confie parfois à personne. La discrétion n'est pas une contrainte, pour moi. C'est mon élément, le lieu même où je sais respirer.
Et puis on m'a demandé, longtemps, de me rendre plus visible. Des patients, gentiment, s'étonnaient de ne pas me trouver sur internet ni dans l'annuaire, me racontaient qu'ils avaient dû passer devant la plaque pour relever le numéro à la main. J'ai fini par céder, et je me suis inscrite sur pages jaunes. Un geste anodin, croyais-je.
Ce que je ne savais pas, c'est qu'en entrouvrant cette porte, j'en ouvrais une autre, bien plus grande, que je n'avais pas vue et que je n'ai pas choisie. Un jour, sans qu'on m'ait avertie, sans que j'aie donné le moindre consentement, sans même que je comprenne d'abord de quoi il s'agissait, je me suis retrouvée là, sur cette place publique mondiale où l'on peut noter les gens comme on note les hôtels et les pizzas. Une fiche à mon nom existait, que je n'avais pas créée, avec des étoiles, une moyenne, un espace où le premier venu pouvait dire de moi ce qu'il voulait, sous son nom ou sous un masque. Je n'avais rien demandé. J'étais exposée.
Les premiers avis furent aimables, et je les ai regardés avec la perplexité de qui découvre un usage dont il ignorait l'existence. Puis vint le premier coup. Une alerte sur le téléphone, un matin, cette petite notification qui n'a l'air de rien. Je l'ouvre. Et je reçois en pleine poitrine quelque chose que je n'avais pas vu venir, un avis dur, blessant, signé d'un pseudonyme derrière lequel je devais mettre longtemps à deviner un visage. Comme souvent, cela n'avait presque rien à voir avec le soin. C'était une vexation, un affect blessé, une attente déçue qui n'était pas la mienne à combler, déposée là, publique, définitive. J'ai mis des jours à m'en remettre, des jours, pour quelques lignes d'un inconnu.
Dix ans ont passé, et cela n'a fait que croître. J'ai aujourd'hui plus de cent avis, ce qui, pour ma discrète profession, est une anomalie, et ma fiche, consultée des milliers de fois par mois, comme si j'étais un commerce de passage. Il y a là des choses bouleversantes, des témoignages d'une gratitude qui me fait monter les larmes, des mots que je relis les jours de doute. Et il y a l'autre versant, ces attaques qui, elles aussi, montent en violence à mesure que les années passent. La dernière était si injurieuse qu'elle vantait, dans le même souffle, les mérites d'un confrère, faisant de l'espace de mon nom la réclame d'un autre. J'ai réussi à la faire suspendre deux mois, en la signalant. Elle a été remise, tranquillement, comme si de rien n'était.
Ces deux mois-là, pourtant, resteront. Car en suspendant cet avis, on avait suspendu les autres aussi, et j'ai connu une trêve, quelques semaines d'un silence dont j'avais oublié le goût. J'ai même cru, un instant, qu'on m'avait enfin entendue, qu'une de ces procédures dont on parle avait fini par passer par moi, un de ces recours qui protègeraient, pensais-je, les gens comme moi. Je me trompais, et j'allais l'apprendre bientôt. Le silence n'était qu'une panne. La machine a repris. Et j'ai compris que c'était là, sans doute, mon dernier spectre, celui avec lequel il me faudra composer, peut-être, jusqu'au bout.
Car il faut que je dise la vérité de ce que cela me fait, et elle n'est pas celle qu'on croit. On imagine que ce qui blesse, dans un avis, c'est le reproche. Ce n'est pas tout à fait cela. Ce qui me blesse, moi, plus profond que n'importe quelle critique, c'est d'être exposée. D'avoir été tirée de l'ombre où je savais me tenir et posée en pleine lumière, sur une scène que je n'ai pas montée. Je fais un métier du retrait, et me voilà placardée, notée, moyennée, offerte au jugement de passants que je ne verrai jamais. Pour qui a fait du secret son élément, c'est une torture d'une nature particulière, moins une douleur qu'un dépaysement violent, le sentiment d'être un animal nocturne qu'on aurait cloué en plein soleil.
Et je vais avouer plus étrange encore, quitte à ce qu'on ne me comprenne pas tout de suite. Bon ou mauvais, l'avis me fait peur, même le plus beau, même celui qui me couvre d'éloges et que je devrais, dit-on, savourer. Parce que ce n'est pas le contenu qui m'effraie, c'est le fait même d'être jugée, d'exister désormais comme une chose qu'on évalue, qu'on commente, qu'on étoile. Le bon avis me met sur la scène autant que le mauvais. Il fait de moi, lui aussi, une entité notable, un produit sur une vitrine. Et cela, cette transformation de la personne en objet de notation, est ce dont mon être secret ne s'accommodera jamais.
Alors comment fait-on pour vivre avec ? Mal, d'abord, je ne vais pas prétendre le contraire. Par le mépris certains jours, par le déni d'autres jours, toujours avec une part de souffrance que je n'ai pas fini d'apprivoiser. Je n'ai jamais répondu, jamais, préférant le silence à la mêlée, et j'ai appris depuis que ce silence, que je croyais n'être que ma pente, était aussi la seule attitude sage : répondre à un patient, même blessant, c'est risquer de trahir ce qu'il m'a confié, de laisser filer en public un secret qui n'est pas à moi. Mon mutisme n'était donc pas seulement du caractère. C'était, sans que je le sache, la prudence même. Je gagne, lentement, un peu de recul. Mais l'escalade, il faut l'avouer, va plus vite que ma sérénité. Je cours derrière ma propre paix, et je ne la rattrape pas toujours.
Il y a pourtant une chose que j'ai comprise, et qui m'aide plus que tout le reste. Un avis, bon ou mauvais, ne dit rien de moi. Il dit celui qui l'écrit. Il est sa réalité à lui, sa vexation, son humeur, son attente, son jour, et cette réalité subjective n'appartient à personne d'autre qu'à sa main. Quand quelqu'un dépose une étoile rageuse, il ne me décrit pas, il se décrit, il livre à mon insu un fragment de lui-même en croyant parler de moi. Le comprendre ne supprime pas la piqûre. Mais cela la déplace, cela la rend étrangère, cela me rappelle que ce qui est écrit là n'est pas ma vérité, seulement la sienne, exposée par mégarde sur la vitrine où l'on croyait m'exposer, moi.
Reste alors la question, que faire de tout cela, de cette exposition qu'on m'a imposée et que je ne peux pas défaire. Car j'ai fini par le comprendre, et il fallait sans doute en passer par là : rien, aucun recours, aucune loi, ne me rendra le silence d'avant. Le droit, quand je suis allée y regarder, ne protège pas celui qu'on note ; il protège celui qui note, au nom d'une liberté qu'on ne saurait lui retirer. La fiche restera. Les étoiles tomberont encore. Puisqu'il en est ainsi, puisqu'on m'a tirée de l'ombre sans mon accord et que nul ne m'y fera rentrer, je choisis autre chose : non plus disparaître, mais sortir à mes conditions. Non plus exposée, mais m'exposant. Non plus notée, mais écrivant. Là où l'on m'avait réduite à une fiche et une moyenne, je prends la plume et je redeviens un sujet, quelqu'un qui parle au lieu d'être parlé, quelqu'un qui raconte au lieu d'être noté.
C'est cela, au fond, que j'ai trouvé de mieux contre l'étoile : non pas la réponse, non pas le procès, non pas la guerre, mais l'écriture. Écrire est devenu ma façon d'exister par moi-même, dans un espace où c'est moi qui tiens la plume et le récit. Ce n'est pas que l'écriture me mette à l'abri du jugement : on juge les livres comme on juge tout, et je le sais. C'est autre chose. On peut étoiler une fiche ; on ne réduit pas une voix à une moyenne. Désormais, je ne serai plus seulement jugée. Je serai aussi entendue. Le feu court toujours, les avis tombent toujours, la scène est toujours là. Mais entre elle et moi, il y a maintenant ceci, ces pages, ce lieu, cette voix qui est la mienne. On m'a mise sur une vitrine ; je me suis fait une œuvre. Et l'on ne m'enlève plus la parole.
Ce texte que vous lisez est, d'une certaine façon, ma première sortie volontaire au grand jour. Moi qui me suis cachée dix ans, je choisis enfin de me montrer, mais debout, et par mes propres mots. C'est peut-être ma seule victoire sur l'étoile. Elle n'est pas de l'avoir vaincue. Elle est d'avoir cessé de la subir en silence, et d'avoir fait, de l'exposition qui me terrifiait, le lieu même où je prends enfin la parole.