Le puits : Les leçons du fleuve, épisode 1.
Première leçon d'une nouvelle en épisodes où le fleuve, peu à peu, se met à parler.
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La maison se tient dans une ruelle qui remonte du fleuve, une de ces venelles étroites et penchées où l’on n’entre point si l’on ne sait déjà qu’elles existent. La ville entière est faite ainsi : tout un lacis de pierre grise qui grimpe à l’écart de l’eau, qui se replie, qui se dérobe, et qui tourne le dos au Rhône comme on tourne le dos à celui qu’on a trop peur de regarder en face et qu’on n’ose pourtant pas quitter. On monte, on descend, on se perd ; les façades se penchent l’une vers l’autre et se touchent presque au-dessus des têtes, et de tout le ciel il ne demeure qu’une lame étroite et changeante, une déchirure de lumière où passe parfois, très haut, un vol de martinets. Le fleuve, depuis chez moi, on ne le voit pas. Mais on le sait là, cent mètres plus bas, au bout de la pente, derrière la dernière rangée des toits ; on le sait comme on sait la présence d’un dormeur dans la chambre voisine, à je ne sais quoi qui pèse dans l’air, une humidité, une haleine froide montée de l’invisible.
Je l’ai achetée pour des raisons que je croyais raisonnables, et qui tenaient en trois mots : la pierre, la voûte, le prix. Je sais aujourd’hui que ce n’étaient pas les vraies. Les vraies raisons ne se disent jamais à voix haute au moment où on les suit ; elles se taisent, elles attendent, tapies dans l’ombre, qu’on ait signé et qu’il soit trop tard pour reculer. Il faut du temps, beaucoup de temps, pour comprendre qu’on n’a pas choisi une maison mais un poste, un promontoire, un lieu d’où guetter ; que cette adresse dans la vieille ville n’était que le prétexte honorable d’un désir plus ancien et bien moins avouable : vivre auprès de lui, partager ses jours et ses crues, être là quand il monte et là quand il baisse, non plus en passante ni en visiteuse, mais en voisine, en riveraine, en fidèle.

Le puits, je l’ai découvert ensuite. Il était dans la cave, sous la voûte la plus basse, une margelle que nul ne m’avait signalée, un rond d’ombre qu’aucun cadastre ne mentionne et qu’aucun vivant, peut-être, ne se rappelait. La première fois que j’y suis descendue, ma lampe à la main, l’air a changé tout à coup au bas des marches, plus froid, plus lourd, chargé de cette odeur minérale des choses qui n’ont jamais connu le soleil, odeur de roche mouillée, de sel ancien et de très longue patience. J’ai cru d’abord à un simple renfoncement, à quelque cellier oublié. Puis le faisceau a glissé le long de la margelle, il a coulé sur le rond noir qu’elle enserrait, et j’ai compris que la maison avait gardé pour la fin, comme on garde un aveu, ce qu’elle avait de plus intime à me confier. Je me suis penchée sur le bord. Tout en bas, très loin, dans un puits de nuit, il y avait de l’eau ; et cette eau, au fond des ténèbres, luisait faiblement, d’une lueur basse et patiente, comme luit une chose qui vous regarde et qui, depuis toujours, vous attendait.
On m’a dit depuis des choses savantes, et je les ai écoutées comme on écoute des hommes parler d’un dieu qu’ils n’ont pas vu. Que cette eau venait peut-être de la nappe du fleuve, tout près, qui s’infiltre sous les ruelles et sous les caves, si près qu’en collant l’oreille contre le sol on devrait presque l’entendre passer et respirer. Ou qu’elle venait d’autre chose, de plus profond et de plus terrible : de ces résurgences qui remontent par en dessous, d’un âge où la mer entière s’était retirée du monde, où le fleuve, pour la rejoindre, coulait mille mètres plus bas et creusait, dans les âges et dans la nuit, la roche même que j’habite. On m’a expliqué qu’il en subsiste des bouches, ici, dans le village : ces bassins clairs, à deux rues de ma porte, que tout le monde appelle la cascade, et où l’eau sourd on ne sait d’où, calme à la surface et sans fond au-dessous. On m’a dit que mon puits était peut-être l’une d’elles, une petite, une secrète, qui n’a jamais percé jusqu’au jour et qui se contente de respirer sous ma cave, dans le noir, à mes pieds. Les savants ne s’accordent pas entre eux, et j’ai cessé de souhaiter qu’ils s’accordent ; car pour moi cela ne change rien, et leur querelle est petite auprès de ma certitude. Fleuve d’aujourd’hui ou fleuve d’autrefois remonté des abîmes, dans les deux cas c’est lui. C’est sa main. Le puits est une bouche qu’il a poussée lentement jusque sous ma demeure, un tentacule doux du monstre sacré, une prise directe et clandestine sur ce que je croyais ne pouvoir aimer que de loin, du haut des berges, du haut des ponts.
Il faut que je vous dise comment je l’ai rencontré, car ce fut un jour et une heure précis, et rien depuis n’a effacé cette minute. C’était ma première année en Ardèche. Je descendais la rivière en canoë, cette Ardèche verte et joueuse où tout le monde entre, où l’on plonge, où l’on rit, une rivière qu’on pénètre sans crainte parce qu’elle vous porte comme une mère. Et ce jour-là, distraite ou rêveuse, j’ai manqué mon arrêt. J’ai laissé derrière moi la grève de Saint-Martin où il fallait sortir de l’eau, j’ai dépassé la zone tranquille des arrivées, et le courant m’a emportée plus bas, sous le grand pont de fer qui relie Saint-Martin à Aiguèze. Alors, en passant sous les arches, je l’ai vu. Devant moi, la petite rivière s’ouvrait et se jetait dans quelque chose d’immense, de lent et de souverain : le Rhône. Le fleuve était là, qui recevait mes eaux enfantines dans son grand corps d’adulte, et j’ai senti l’intensité me parcourir l’échine, un froid, un frisson, une peur que je ne sais nommer autrement que religieuse. Je n’avais rien fait pour cela, je n’avais rien cherché ; j’avais seulement raté ma sortie, et voilà que je me tenais, minuscule sur ma coque de plastique, devant le maître. J’ai eu peur de lui. Et c’est de cette peur même, à cet instant précis, sous ce pont de fer, qu’est née la fascination qui ne m’a plus quittée.
Car je l’aime depuis la rive, et il faut que vous le sachiez. Je ne me baignerais pour rien au monde dans le Rhône. J’ai peur de son fond, de ses bêtes, de ses herbes, de son courant qui prend les hommes et qui, souvent, ne les rend pas. Mais plus haute que la peur, il y a en moi une autre chose, et c’est le respect : cette certitude que l’on n’entre pas dans ce qui est sacré, qu’on l’honore en demeurant au bord, et qu’aimer une telle force, c’est précisément renoncer à s’y fondre. Je l’aime comme on aime ce qui nous dépasse et ce qui nous dépassera : les yeux ouverts, le front droit, debout sur la berge, disant oui de toute mon âme sans jamais m’y abolir.
Il est pourtant des hommes qui font le contraire, et je les ai vus. C’était une fois, au bord de la cascade, dans le petit parc où l’eau sort de la terre comme un secret qui affleure. Ils étaient là, quelques hommes en combinaison noire, luisants et lourds comme des bêtes venues d’un autre monde, harnachés de bouteilles, de lampes et de câbles, et ils vérifiaient leur attirail en silence au bord du bassin. Les gens du bourg s’étaient arrêtés pour les regarder, à distance, avec cette gêne muette que l’on éprouve devant ce qu’on ne comprend pas. Ils descendent là-dedans, m’a-t-on soufflé à voix basse, comme on livre un aveu honteux ; ils descendent dans le gouffre, très loin, plus bas qu’on ne saurait le dire ni l’imaginer, et il en est qui ne sont jamais remontés. Il y a une plaque, quelque part, sur une pierre, pour l’un d’eux. Je les ai regardés s’asseoir au bord de l’eau, basculer en arrière d’un seul mouvement lent, et disparaître sans un cri, sans une éclaboussure, avalés par cette bouche tranquille ouverte au milieu du village. Et à les voir s’enfoncer, j’ai senti d’un coup tout l’abîme qui me sépare d’eux. Ils veulent savoir. Ils veulent entrer dans le corps même du fleuve, le sonder, le mesurer, toucher son fond s’il possède un fond. Moi, je ne le veux pas. Moi je reste au bord, et ce n’est pas la seule peur qui m’y retient : c’est que je crois qu’il est des choses qu’on aime mieux en ne les ouvrant pas, et qu’entrer dans le sacré, c’est déjà commencer à le tuer. Eux plongent pour connaître ; moi je me penche pour écouter. Ce n’est pas le même amour, et je ne jurerais pas que le mien soit le plus courageux ; mais c’est le mien, et le puits, justement, me permet de le vivre tout entier sans jamais me trahir.
Car voici que par lui, sans que je l’aie seulement cherché, il est entré chez moi. Il est là, sous la pierre, dans la nuit de ma cave, à portée de seau et de main. Le fleuve que je n’ose pas toucher me touche, lui, par en dessous, doucement, patiemment, comme on glisse la main sous une porte close pour dire à quelqu’un qu’on veille et qu’on est là. Il n’a pas fallu que je descende en lui ; c’est lui qui est monté jusqu’à moi, à travers mille mètres de roche et des millions d’années, pour affleurer sous mes pieds à hauteur de ma main tendue. La juste distance, celle que je cherchais depuis toujours, celle de la berge et du respect, il me l’a offerte à l’intérieur même de ma maison, sous mon lit, sous mon sommeil.

Certains soirs, je descends. Je ne puise pas, je ne bois pas ; la loi me le défend et la prudence me le déconseille, et d’ailleurs ce n’est pour rien de tel que je viens. Je pose la lampe sur la margelle, je m’assois contre la pierre froide, et j’écoute. Le silence, là-dessous, n’est pas un silence ordinaire ; c’est un silence habité, comble, pareil à celui d’une église vide où quelqu’un pourtant serait demeuré dans l’ombre, à genoux, depuis des siècles. Il ne fait presque aucun bruit : une goutte, parfois, un frôlement d’eau contre la paroi, très loin, qui résonne un instant sous la voûte et s’éteint. Mais dans ce presque-silence, il me semble entendre quelque chose ; et je vais vous le dire, même si vous ne me croyez pas, ce qui est très exactement le privilège et la grâce de la fiction.
Il me dit : Je suis là depuis toujours. J’étais là avant la maison, avant la ruelle, avant la ville et ses clochers ; j’étais là avant le premier homme qui s’est penché sur ce trou et qui a reculé d’effroi. J’ai coulé mille mètres sous le monde quand la mer s’était retirée de la terre ; j’ai creusé dans la nuit la roche que tu habites ; j’ai vu dresser et j’ai vu tomber les dieux qu’on avait sculptés à mon côté. J’ai pris ceux qui sont entrés en moi et je ne les ai pas rendus ; j’ai laissé sur la rive ceux qui savaient rester ; et entre les uns et les autres je ne fais aucune différence, car je ne suis pas cruel, je suis seulement plus grand. Je serai là encore quand ta maison sera tombée, quand ta ruelle sera comblée, quand ton nom se sera effacé de la pierre comme s’effacent les dédicaces et les prières. Ta vie passe comme passe mon eau, vite, sans retour, et tu le sais, et c’est pour cela que tu descends le soir m’écouter dans le noir. Mais tant qu’elle passe, ta vie, je suis là. Sous ta cave, sous tes pas, sous tes nuits et sous tes songes. Je suis avec toi.
Alors je remonte. Je referme la cave sur son eau et sur sa voix. Je me couche au-dessus de lui, et je dors mieux là que partout ailleurs sur la terre, parce que je sais désormais que quelque chose de plus vieux que tout, de plus vaste que tout, de plus patient que tout, veille sous la maison ; et que pour le peu de temps qu’il m’est donné de vivre au bord de lui, je ne suis pas seule.
Et je me dis, au seuil du sommeil, qu’il faudra bien que j’apprenne un jour à le connaître autrement que par cette voix que je lui prête dans les ténèbres. Que ce puits n’est qu’une première leçon, la plus douce de toutes, celle où le maître se penche vers l’élève et lui parle tout bas à l’oreille. Il en viendra d’autres, je le pressens, qui seront moins tendres, et peut-être terribles. Mais cette nuit-là, la toute première, je n’en savais rien encore ; et je dormais, confiante, une main pendant au bord du lit comme on la laisse pendre au bord d’une barque, au-dessus de l’eau profonde et noire qui vous porte.