Le fil à plomb : Épisode 6, Le réveil, Octobre 1994

À quatorze ans, j'entre dans une chambre d'hôpital et trouver ma mère sans voix, le cou ouvert d'une plaie longue. Ne pas reculer. Comprendre, bien plus tard, que c'est là qu'une vocation est née.

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Le fil à plomb : Épisode 6, Le réveil, Octobre 1994

Nous portions, dans la lignée des femmes de ma mère, cette même boule à la gorge, pas toutes, mais certaines, selon une logique qui sautait une génération, comme si le corps choisissait ses héritières avec une fantaisie que la médecine ne cherchait pas vraiment à expliquer. Un nodule froid, disaient les médecins, une grosseur ancienne et bénigne qui traversait les femmes de cette famille italienne sans les tuer, qui se transmettait en silence, de grand-mère en petite-fille, en enjambant celles au milieu. Mon arrière-grand-mère l’avait portée toute sa vie sans qu’elle l’empêchât d’atteindre ses cent ans ; elle était entrée dans la mort par une autre porte que celle-là, et sans se presser. Aussi avions-nous appris à ne pas la craindre, cette boule, à la regarder comme une compagne un peu encombrante mais fidèle, de celles dont on finit presque par s’accommoder comme d’un vieux mal sans conséquence.

Chez ma mère, pourtant, elle se mit à grossir d’une manière inattendue : Tchernobyl, elle disait.

Ma mère n’avait pas trente-cinq ans, et voilà que cette chose familière, cette chose qu’on croyait inoffensive parce qu’elle avait toujours été là dans le paysage familial, enflait à son cou comme une menace qu’on ne reconnaissait plus, comme une trahison venue de l’intérieur. Il fallut l’opérer. Mais nous partîmes tous, ce jour-là, avec la même certitude tranquille : on lui retirerait la grosseur, on recoudrait, et nous la retrouverions au réveil avec une mince entaille, un trait de rien du tout, le prix modique d’une frayeur sans objet.

J’avais quatorze ans. Peut-être quinze. J’étais la seule assez âgée des quatre pour venir lui rendre visite.

Quand j’entrai dans la chambre, je ne reconnus pas d’abord ce que je voyais. Son cou était ouvert d’un bord à l’autre, barré d’une plaie longue et nette, un petit collier de chair repliée qui n’avait rien de la petite entaille promise. Et elle ne parlait pas. Elle ouvrait la bouche et il n’en sortait rien, pas un son, pas un souffle, pas même un murmure, comme si on lui avait pris, avec la tumeur, jusqu’à sa voix, jusqu’à ce droit premier qu’ont les vivants de se faire entendre. Ils avaient trouvé ce qu’ils ne cherchaient pas. Ils avaient tout enlevé.

Elle me vit. Et alors elle pleura, de ces larmes muettes qui ne demandaient rien, qui montaient de plus loin que la douleur et plus profond que les mots. Il y avait là, pêle-mêle, je le compris bien plus tard, l’égarement de l’anesthésie qui se dissipe, le chagrin de se savoir frappée au moment où l’on croyait avoir passé le cap, et puis cette autre chose, plus déchirante encore que tout le reste, cette honte des mères devant leurs enfants, cette crainte ancienne et obscure que je la voie ainsi : ouverte, diminuée, sans voix, et que j’aie peur d’elle, ou pour elle, ce qui revenait au même.

Je n’eus pas peur.

C’est l’instant le plus net de toute ma mémoire, et celui que je comprends le moins. Quelque chose en moi, à la vue de ce cou tranché et de ces larmes sans bruit, ne recula pas, s’avança. Là où une jeune fille aurait dû trembler, je me sentis devenir forte d’une force inconnue et soudaine, une force qui ne venait pas de moi mais qui passait par moi, qui montait du sol et me tenait droite comme une colonne. Je marchai vers elle. Je ne fuyais ni la plaie ni le silence, ni ce visage défait que je ne lui avais jamais connu ; j’allai vers cette femme blessée et je l’aimai, simplement, de tout ce que j’avais, comme si aimer fût la seule réponse que le corps connût à la souffrance d’un autre.

Je n’avais pas de mot pour cela, alors.


Je sais aujourd’hui que ce fut là ma vocation qui naissait, dans une chambre d’hôpital, devant ma mère défaite. Il y a deux façons de tenir devant la douleur du monde : on peut l’écrire, ou l’on peut s’en approcher pour la soulager. Ce jour-là, sans le savoir, je choisis la seconde. La plume attendrait.