Le fil à plomb : Épisode 5, La harpe, Mars 1996
Dans une voiture, avant le conservatoire, ma mère dit qu'elle préférerait mourir plutôt que de quitter mon père. La fille de seize ans que je suis sort une page arrachée à un journal — une annonce pour des cours de reliure d'art. Ce fil tendu entre deux mains sauvera quelqu'un.
J’avais seize ans, peut-être dix-sept. Deux fois la semaine, nous prenions la voiture pour gagner le conservatoire, et ce trajet, ces quelques kilomètres volés au reste du monde, était notre royaume à nous deux, le seul lieu où nous fussions vraiment seules ensemble, elle et moi, à l’abri des autres et du bruit. Je faisais de la harpe depuis l’âge de cinq ans ; j’avais grandi les doigts sur les cordes, et il me semble aujourd’hui que ces cordes tendues, que je pinçais sans y penser, étaient comme autant de fils invisibles tendus entre elle et moi.
Elle allait mal depuis quelque temps. Depuis deux ans, en vérité, depuis que ce mal s’était logé dans sa gorge, ce cancer de la thyroïde qui avait, d’un coup, fait voler en éclats tout l’édifice patient de sa vie. Et ce qui se brise ainsi ne se rebâtit pas : tout ce qui, la veille encore, avait un sens à ses yeux, sa maison, son mariage, ses jours rangés les uns derrière les autres comme des perles sur un fil, tout cela s’était défait, et elle errait désormais dans les ruines de son propre bonheur sans en reconnaître les pierres.
Ce jour-là, dans la voiture, elle se mit à pleurer. Non pas de ces larmes qu’on essuie, mais de celles qui viennent du fond, de très loin, et qui ne demandent qu’à être vues. Elle me dit qu’elle aimait mieux mourir que de quitter notre père. Elle me dit que c’était une chose trop horrible que d’abandonner tout cela, cette vie, cet homme, ses enfants, et que pourtant continuer ainsi, elle ne le pouvait plus. Elle était prise entre deux abîmes, et l’un comme l’autre s’appelait la mort.
Je l’écoutai. Je n’eus pas peur. C’est une chose étrange à dire, et je l’ai longtemps cherchée en moi sans la comprendre : à seize ans, devant ma mère qui parlait de mourir, je n’eus pas peur. J’étais avec elle, simplement, tout entière, comme on est avec quelqu’un au bord d’un gouffre, non pour le retenir par la force, mais pour qu’il sache qu’il n’y est pas seul.
Alors je fouillai dans mon sac. J’y avais glissé, quelques jours plus tôt, une page que j’avais arrachée à un journal, dans une salle d’attente, à Tolbiac. On y annonçait qu’on formait des adultes à la reliure d’art. Je ne sais plus très bien pourquoi je l’avais gardée, ni quel pressentiment obscur m’avait fait la déchirer et la plier au fond de mon sac ; mais je la lui tendis, là, dans la voiture, comme on tend une main, ou une corde à quelqu’un qui se noie.
Mars 96. La date était sur la page, et il me semble parfois que c’est de ce mois-là que tout est parti, et que tout, en elle, est revenu : le goût de durer, l’envie obscure du lendemain, cette force de vivre qu’on la croyait sur le point de rendre.
Car cette femme qui voulait mourir devint relieuse. Elle prit ce métier comme on prend une planche dans le naufrage, elle apprit à coudre les feuillets, à les rassembler, à les tenir ensemble par un fil patient, elle qui ne tenait plus rien de sa propre vie. Et ce fut moi, à seize ans, sans le savoir, qui lui avais mis ce fil entre les mains.
Des années plus tard, longtemps après, on me fit écouter une chanson. On ne voit pas le temps passer, de Jean Ferrat, dans la version qu’en chantait Isabelle Aubret. Dès les premières paroles je sus qu’elle parlait d’elle, qu’elle parlait de ma mère, de cette vie ordinaire et tendre, des années qui filent entre les mains sans qu’on y prenne garde, du bonheur étroit et vrai des jours qui se ressemblent. Et je me mis à pleurer, là, comme on pleure ce qu’on n’a pas connu, car c’était cela, comprenais-je enfin, c’était cela qu’elle avait eu avant que le mal ne vînt tout arrêter : une vie. Une vraie vie de femme, avec ses douceurs et ses lassitudes, et que la maladie avait fauchée en plein milieu, à l’heure même où elle commençait d’en goûter le prix.
Et je crois entrevoir, à mesure que je descends, cette chose triste entre toutes : qu’elle avait passé son existence à fuir une première prison pour aller, sans le voir, s’enfermer dans une seconde, comme si la liberté lui eût toujours été interdite, comme si elle pouvait changer de mur, mais jamais sortir.
Mais la première de ces prisons, je ne la connais pas encore. Le fil que je tiens me conduit plus bas que cette voiture, plus loin que ce mois de mars où je crus l’avoir comprise. Car ce n’est pas ici que tout commence ; ce n’est qu’ici que je commence, moi, à comprendre. La source est encore loin, en deçà de moi, en deçà de ma naissance, dans des années que je n’ai pas vécues. On suit le fil. Il descend toujours. Je le suis.