Le fil à plomb : Épisode 2, La marche, Octobre 2019

Une promenade dans Paris avant le lever du jour, à un rythme que je n'ai pas choisi. On rentre avec deux ampoules ouvertes et une certitude : certaines personnes ne ralentissent pour personne, même celles qu'elles aiment.

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Le fil à plomb : Épisode 2, La marche, Octobre 2019

Elle faisait cette promenade tous les matins, depuis des lustres, avant que le jour ne se lève. Ce matin-là, elle m’emmenait. Je crus d’abord que c’était une faveur.

Il faisait encore nuit sur l’avenue de Wagram, et les réverbères, espacés comme des veilleuses qu’on aurait oublié d’éteindre, tenaient la ville dans ce sommeil pâle où les choses n’ont pas encore de couleur ni de poids. Nos pas étaient les seuls à résonner sur le trottoir, et elle marchait un peu devant, de cette manière tranquille qu’on a chez soi, dans un couloir connu par cœur. À cette heure, Paris lui appartenait, parce que personne d’autre ne le réclamait.

Nous remontâmes vers l’Étoile. L’Arc de Triomphe se dressa dans le noir, énorme et patient, pareil à une chose qui attend depuis toujours qu’on lève les yeux vers elle, et je ralentis pour le regarder. Elle, déjà, avait bifurqué vers les Champs. Je compris alors que nous n’étions pas sorties pour voir Paris. Nous étions sorties pour le traverser.

Le pas se resserra. Je ne savais pas si c’était son allure de toujours, celle d’une femme que des années de solitude matinale avaient apprise à ne plus jamais attendre personne, ou si elle l’avait réglée pour moi, à dessein, comme on règle une horloge sur une heure qu’on sait cruelle. Les deux, sans doute. Il y avait dans sa façon d’avancer quelque chose qui ne se retournait jamais, qui ne ralentissait pour rien, et qui me laissait le seul choix de suivre ou de m’effacer dans la nuit derrière elle. Je suivis.

Les Champs-Élysées défilèrent comme un fleuve qu’on remonte sans pouvoir y plonger la main, et déjà elle coupait vers la Seine, la vraie, celle d’en bas, grise et lourde et encore prise dans la nuit. Nous entrâmes dans un café qui venait d’ouvrir ou qui ne s'endormait jamais, où l’on nous servit deux tasses brûlantes dans la lumière jaune et solitaire du comptoir. Elle but la sienne debout, ou presque, le temps que je pose mes coudes sur le zinc. Je n’avais pas fini la mienne qu’elle était déjà à la porte.

Mes pieds avaient commencé à parler. Ce fut d’abord une gêne, à chaque talon, que je pris pour de la fatigue, puis, le long des quais déserts, sous la tour Eiffel encore éteinte et noire comme une carcasse, la gêne se fit brûlure et la brûlure se fit certitude. Je sentais la peau céder doucement à chaque pas, et chaque pas appelait le suivant, et le suivant, elle l’imposait. Je ne dis rien. Lui montrer ma douleur, c’eût été lui offrir quelque chose, et je n’étais plus certaine de vouloir lui offrir quoi que ce fût.

Dans le métro du retour, je m’assis enfin. La rame roulait presque vide dans le matin qui se levait sans nous, et elle, en face de moi, se tenait droite et sèche, pas même essoufflée, le regard déjà rendu à sa journée comme si la nuit n’avait été qu’une longue parenthèse à refermer. Je baissai les yeux. Deux ampoules ouvertes, la chaussette collée à la chair. Je ne pourrais plus marcher pendant plusieurs jours.


J’avais cherché, tout le long de cette ville et de cette nuit, à lire la marche comme on lit un message, à y trouver l’épreuve, la démonstration, la punition cachée sous la fatigue. Elle ne me donna rien. La seule chose que je rapportai de Paris ce matin-là, ce fut la blessure : une trace sans énigme, ou une énigme sans coupable.