Le fil à plomb : Épisode 1, Le cimetière, 1ᵉʳ mars 2026

Un enterrement à Montparnasse, un pasteur qui oublie un prénom, une rose au bord d'un caveau noir. Le premier deuil est celui de ma mère. Le second, celui d'une famille dont je décide de m'amputer.

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Le fil à plomb : Épisode 1, Le cimetière, 1ᵉʳ mars 2026

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Je n’étais jamais venue à Montparnasse. Je n’en connaissais ni la gare, ni les rues. Son cimetière, même, m’était étranger. Et c’est là qu’il fut décidé de l’enterrer.

Il avait fallu annuler tous les patients de la semaine, trouver une solution en urgence pour chaque problème d’un quotidien chargé. J’avais choisi au hasard un endroit pour poser mes valises quelques nuits. La chambre de l’hôtel, Le Pullman, un édifice moderne et gigantesque, avait des fenêtres qui donnaient sur tout Paris. La mienne donnait sur les tombes.

Ce jour-là, il faisait beau, exceptionnellement pour un début mars, c’était presque un rendez-vous. Il était facile de savoir où trouver sa place, celle du cercueil de ma mère. Elle était toute proche de celle de Gainsbourg. Et cette information avait accentué mon malaise.

Gainsbourg avait choisi Paris, ses excès, sa liberté bruyante. Ma mère avait choisi une famille. Finir côte à côte n’avait aucun sens, sauf que si : ils avaient tous les deux fini là où quelqu’un d’autre avait décidé qu’ils devaient être.

Car celle qu’on avait surnommée la macaroni pendant son enfance, les enfants répètent ce que disent leurs parents, finissait soixante ans plus tard dans un caveau de famille qui ne lui appartenait pas. Elle était le greffon sur un arbre qui n’était pas le sien, ayant choisi sa famille au point de s’ensevelir avec elle. En longeant les grandes tombes, je me demandai si justement elle n’avait pas choisi cela depuis le début.

L’allée de sable que je regardais obstinément me renvoyait une clarté qui me faisait garder les yeux baissés. Je ne voulais pas les regarder, ceux qui étaient attroupés : j’étais venue pour elle et j’avais le sentiment que c’était aux vivants qu’il me faudrait rendre des comptes. Tout le monde semblait avoir eu l’idée de s’exprimer, comme une ultime heure de gloire.

Il m’était impossible de parler devant tous ces gens. Les autres avaient de toute façon décidé de le faire pour moi. Un pasteur tzigane qui avait choisi le cœur du cimetière pour en faire sa nouvelle paroisse semblait penser que seuls ma sœur et mes deux frères avaient acquis une existence légale. Il répétait inlassablement leurs trois noms, quand le mien se distinguait par un silence assourdissant. Je n’étais pas sa fille.

Nous étions brouillées. Mais rien ne pouvait faire disparaître une fille aînée, surtout quand elle avait les yeux de sa mère.

Quand il cessa enfin de parler, je m’éloignai. Mon petit frère était désormais le plus grand d’entre nous. Il fendit la foule pour me rejoindre derrière le corbillard et me prit dans ses bras.

— Il n’y connaît rien, celui-là, c’est un con.

Combien de pasteurs tziganes étais-je prête à endurer pour retrouver notre fratrie ? Certainement plusieurs. Et il valait mieux pour moi que je sois en mesure de le supporter, car cet instant était de ceux sur lesquels je n’avais plus de contrôle. La rose était prête à tomber dans le caveau noir. J’y jetai un coup d’œil. C’était plus profond que je ne l’avais imaginé. Ou peut-être que c’est ce qu’on croit toujours, debout au bord. Il faisait froid là-dedans, même sous ce soleil de mars. Je pensai qu’elle n’avait pas froid, elle, qu’elle n’avait plus rien à redouter du tout.

Une tante de la famille protestante de mon père choisit ce moment pour venir me parler.

— Il paraît que vous étiez fâchées.

Ce n’était pas une question, inutile d’y répondre.

— Tu dois bien le regretter maintenant.

Je souris, pas pour elle, mais pour moi. La rose dans ma main pesait exactement ce qu’elle pesait, rien de plus, et c’était suffisant pour rester debout. J’étais déjà ailleurs, dans l’instant qui m’attendait : la rose, et la bouche béante du caveau.

— Au moins, ça tu peux encore le faire.

Je partis.


C’était une journée pour elle, pas une journée pour les esclandres. Je me dis que c’était la dernière fois que cette famille me verrait. Il y eut donc deux deuils à faire ce jour-là : ma mère qu’on enterrait, et une famille dont je m’amputais. J’étais prête à extirper tout ce qui risquait de me nuire, tout ce qui était déjà mort : les méchants et ceux qui regardaient sans élever la voix.


PS : le 11 aout 2026, 23:00.

Pour répondre à Yvette:

Merci chère Yvette. Encore une fois, ton message me touche tout particulièrement, car je sens que tu es avec moi dans le texte et dans l'émotion qu'il installe. Ce qui est étrange, avec les épreuves, c'est que parfois, sur le moment, on ne souffre pas vraiment, ou pas comme on croirait. On est anesthésié, on avance par instinct, en survie, sans s'arrêter pour sentir. La douleur attend son heure. Elle remonte plus tard, quand on a enfin le temps et le courage de déterrer ce qu'on avait enfoui dans la nécessité, et c'est alors seulement qu'on réalise à quel point ce fut dur. Face à ça, on ne trouve parfois qu'un recours, écrire. Le fil à plomb est né de là.