Le fil à plomb : Épisode 8, La poussière, Vers 1981
Premier souvenir : deux ans, seule dans un lit, la terreur de l'abandon. Puis la lumière entre par la fenêtre, et dans son rais flottent des milliers de poussières. La peur devient émerveillement. Quelqu'un, en moi, commence à regarder.
J’avais deux ans. J’étais la première des quatre, l’aînée, celle qui vient au monde quand les parents sont encore presque des enfants eux-mêmes, et j’ai connu d’eux ce que les autres n’ont pas connu : leur premier amour, leur vie qui commençait, ce temps suspendu où rien n’était encore arrivé. Il y avait, sur la chaîne, la musique de Woodstock, ce mythe d’une liberté qu’ils n’avaient pas eu l’âge de vivre et qu’ils se rejouaient sur les disques de vinyle qui crépitaient avant que la voix ne monte ; il y avait les premiers achats faits avec la paie de ma mère, car mon père finissait alors ses études de mathématiques, et l’argent comptait, et tout était à bâtir. C’est le premier souvenir que ma mémoire ait scellé, et je l’ai raconté cent fois sans jamais en épuiser l’étrangeté, car tout y commence, et tout ce que je suis y tient déjà comme l’arbre dans la graine.
Je me réveillai de la sieste, et il n’y avait personne. La chambre était vide, la maison plus encore, et cette absence me tomba dessus avec la violence dont seuls les tout-petits sont capables, qui ne savent pas encore que l’absence a une fin. Mes parents étaient sortis, un instant peut-être, mais l’instant, à deux ans, n’existe pas : il n’y a que l’éternité du maintenant. Je me crus seule pour toujours. Je connus, dans ce lit, le premier désespoir de ma vie, celui qui n’a pas de mots parce qu’il précède les mots, ce gouffre pur où l’enfant se sent lâché par la main qui tient le monde.
Et puis je vis la lumière.
Elle entrait par la fenêtre, oblique, et dans son rais flottaient des milliers de poussières en suspension, qui montaient et descendaient sans bruit, comme un peuple minuscule d’étoiles éveillées en plein jour. Je les regardai. Je ne sais combien de temps. Et quelque chose, en moi, bascula : la terreur, sans transition, se fit émerveillement. Ce qui m’avait submergée de peur me submergea de beauté, et je restai là, suspendue à ce vol de poussière dans la lumière, comme on assiste à un miracle qu’on ne comprend pas mais dont on sait, obscurément, qu’il vous sauve.
L’émotion avait été si forte, le passage si brusque de l’abîme à l’extase, qu’il se produisit alors une chose que je n’ai jamais su redire tout à fait. Je me vis. Je veux dire : je me vis du dehors, comme si j’étais sortie de moi pour me regarder d’un peu plus haut, l’enfant dans son lit, son visage encore mouillé, les fleurs imprimées de la couette, tout cet ensemble paisible et minuscule qui était moi sans l’être déjà tout à fait. Je crois que c’est là, dans cette seconde, que je suis née une seconde fois, et que pour la première fois quelqu’un, en moi, s’est mis à regarder.
Quand ils revinrent, je ne pleurais plus. Ma mère se précipita, bouleversée, et se reprocha de m’avoir laissée ; elle ne l’avait pas voulu, elle était désolée, elle me serra comme on rattrape ce qu’on a failli perdre. Je ne lui en voulus pas. Comment lui en vouloir ? Elle ignorait qu’en me laissant seule un instant, elle m’avait fait, sans le savoir, le don terrible et magnifique de mon premier regard sur le monde.
Nous étions au premier étage de la maison de mon arrière-grand-mère. La maison de celle qui portait le nodule à la gorge, cette grosseur ancienne qui traversait les femmes de notre sang ; la maison, aussi, mais cela, je ne le savais pas encore, qui avait jadis ouvert ses portes à ma mère, lorsque, toute jeune fille, il lui avait fallu fuir. C’était la maison du refuge. Le seul lieu, dans toute cette histoire, où l’on accueillait celles qui s’échappaient des autres.
Voilà mon premier souvenir, et le plus profond que je puisse atteindre de moi-même : une enfant qu’on a laissée seule un instant, et qui, de sa frayeur, a fait sa première lumière. La mienne n’a pas été sacrifiée et cette pensée, longtemps, m’a suffi. Mais on ne s’arrête pas à sa propre source quand on a appris à remonter la trame. Sous cette chambre inondée de poussière, il y a les murs qui m’abritaient ; et sous ces murs, plus bas encore, l’enfant que ma mère avait été, et tout ce qu’il lui avait fallu fuir pour qu’un jour il me fût donné de m’éveiller en paix. C’est vers elle, maintenant, que je descends. La maison du refuge n’a de sens que si l’on sait de quoi elle protégeait.