Le fil à plomb : Épisode 7, Le téléphone, Mars 1984

J'ai cinq ans. Le téléphone sonne, ma mère pleure sans bruit, une main posée sur le ventre où dort ma sœur qui n'est pas encore née. La grand-mère a été trouvée au fond du jardin, dans la mare. On ne cherche pas. On referme.

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Le fil à plomb : Épisode 7, Le téléphone, Mars 1984

J’avais cinq ans. Ma mère portait ma sœur, elle en était au deuxième trimestre, un de ces mois où la vie, dans un ventre, commence à se faire sentir. Je sais la date, je sais l’âge, et je devance ici l’objection : non, on ne me l’a pas raconté. Ma mémoire a cela d’étrange qu’elle retient, de très loin, ce que d’autres oublient ; les grandes douleurs, chez moi, gravent l’instant dans une matière qui ne s’efface plus, et de ce jour-là j’ai tout retenu, comme on retient malgré soi le visage de celui qui vous a fait peur, longtemps après que la peur elle-même s’est dissipée.

Le téléphone sonna. Je revois ma mère qui décroche, et ce qui suit n’a pas de son dans mon souvenir, ou plutôt un seul : le sien, qui se brise. Elle pleurait d’une façon que je ne lui connaissais pas, debout, le combiné contre l’oreille, une main posée sur ce ventre où dormait ma sœur, comme si elle voulait, du même geste, retenir une mère qui s’en allait et protéger une fille qui venait. Je ne comprenais pas les mots. Je comprenais que quelque chose, dans le monde des grands, venait de céder, comme cède un mur qu’on croyait solide et qui s’effondre sans bruit, sans crier gare, en laissant voir le vide derrière.

Sa mère était morte. Ma grand-mère. Une femme jeune encore, cinquante ans peut-être, pas davantage.

On l’avait trouvée au fond du jardin, dans la mare.

Voilà ce qu’on disait, et l’on n’en disait pas plus. Nul ne demanda qu’on cherchât, nul ne voulut qu’on ouvrît, ni la terre ni le dossier ; la famille referma sur ce corps le même silence qu’elle avait gardé trente ans durant, et il fut entendu, sans qu’on le dît, qu’on ne saurait jamais. Mais nul n’était dupe. Il y avait eu trente années de coups, un visage que je ne décrirai pas, et cette chose que ma mère, plus tard, en remontant le fil à son tour, finit par apprendre : qu’avant ma grand-mère, une autre femme avait partagé la vie de cet homme, une fiancée, et qu’elle aussi s’en était allée par une eau dormante, dans des circonstances que personne n’avait voulu regarder. Deux femmes, une même eau, un même homme, et le même silence refermé sur elles comme une pierre qu’on pose et qu’on ne soulève plus.

Je n’ai rien su de cela, à cinq ans. Je n’ai connu, ce jour-là, que les larmes de ma mère et cette gravité soudaine tombée sur la maison comme un ciel qui s’abaisse. Mais ma sœur, elle, qui n’était pas née et qui pourtant était là, dans cette eau du ventre maternel où passe tout ce que la mère éprouve, ma sœur reçut ce chagrin avant le jour. Il me semble parfois qu’elle en porta la marque toute sa vie, comme si la mort de l’aïeule, faute d’avoir trouvé les mots qui l’auraient nommée, s’était transmise plus bas, à celle qui ne pouvait pas encore l’entendre, et qui pourtant, dans le silence liquide où elle attendait de naître, l’avait reçue.


C’est ici, je crois, que commence vraiment l’eau noire que je remonte. Une eau qui ne parle pas, qui ne rend pas ce qu’elle prend, qui étouffe au lieu de porter : plus bas que ma mère, plus bas que moi, il y a cette mare au fond d’un jardin, et une femme dedans, et personne pour la sortir de l’oubli. La première prison dont je parlais, celle d’avant toutes les autres, c’était cette maison-là. Et c’est de là, de cette eau muette, que ma mère un jour s’est enfuie.