La voie du milieu jusqu’au bout
La seule victoire possible sur le temps, avoir été là, vraiment, pendant qu'il passait.
Du corps qui mange au corps qui finit
Dans le texte précédent, nous cherchions la ligne juste entre deux injonctions contraires, sois mince, et mange. Nous arrivions à l’idée d’une alimentation mesurée, consciente, souveraine. Nous empruntions à Okinawa sa sagesse du seuil, hara hachi bu, quatre-vingts pour cent, s’arrêter avant la saturation.
Mais d’où vient cette sagesse ? Elle ne surgit pas du vide. Elle prend racine dans un rapport au territoire, à la vie collective, au temps, et finalement à la mort, que certaines cultures ont su préserver et que la nôtre a méthodiquement défait. Ce texte est la suite de ce chemin, non pas vers d’autres règles, mais vers la même question posée plus loin, plus profond, jusqu’à son horizon naturel.
Il faut imaginer quelqu’un qui pénètre, un matin de printemps, dans un bois des collines japonaises. Les arbres sont là, chênes et charmes, mais ils montent à hauteur d’homme et se ramifient comme s’ils avaient été interrogés, repris, taillés depuis des générations. Le sous-bois est clair. Une clairière s’ouvre, fauchée de frais. Plus loin, l’eau d’un bassin dort entre des rizières en gradins. Le marcheur s’arrête, et il comprend, avant même de savoir nommer ce qu’il voit, que ce lieu n’est pas sauvage, et qu’il n’est pas cultivé non plus. Il est autre chose. Quelque chose qui a été pensé sans cesser d’être vivant, habité sans cesser d’être libre.
Ce quelque chose porte un nom, satoyama. Sato, le village. Yama, la montagne. Le satoyama est la couture entre les deux, la lisière épaissie, la bande intermédiaire que des communautés entretiennent depuis des siècles, non pour la posséder mais pour vivre avec elle.
Ce n’est ni la forêt primaire qu’on abandonne à elle-même, ni le champ qu’on retourne et qu’on vide chaque saison. C’est un espace ouvragé selon des cycles lents. Au printemps, on brûle les prairies avec soin pour rendre la terre à l’herbe neuve. En été, on fauche, on coupe le bois en cépées pour qu’il reparte de souche. En automne, on récolte les champignons sous les chênes, les châtaignes, les plantes des sous-bois que personne n’a semées mais que chacun sait trouver. Le même lieu se fait tour à tour réserve de bois, pâture, garde-manger, source d’eau et de fertilité, sans jamais être tout à fait l’un ou l’autre.
Ce que le satoyama pratique avec la terre, c’est exactement ce que hara hachi bu pratique avec la nourriture. Une même question, posée deux fois. Que prend-on, et que laisse-t-on ? Quelle est la juste quantité, celle qui nourrit sans épuiser, qui prélève sans défaire ? La juste quantité ne se décrète pas, elle s’apprend dans le temps long, par le corps, par l’erreur, par la transmission. Le satoyama n’est pas une performance. C’est une relation. Et une relation juste s’entretient comme une amitié, par fidélité plus que par effort.
Nous, nous savons faire deux choses avec la nature, et deux seulement. La mettre sous cloche, en faire un parc, une réserve, un sanctuaire d’où l’homme se retire pour qu’elle se passe de lui. Ou l’exploiter, la rendre utile, la presser jusqu’à la dernière goutte de rendement. Protéger ou consommer, sanctuariser ou piller. C’est un vocabulaire de deux mots là où il en faudrait trois.
Le troisième, celui de l’habitation soigneuse, de la présence qui prélève et qui entretient, nous l’avons possédé. Nos bocages, nos communaux, nos forêts paysannes le parlaient encore il y a un siècle. Nous l’avons laissé tomber de nos lèvres. Et avec lui, le geste qu’il nommait.
Ce que le satoyama incarne à l’échelle du territoire, certaines communautés humaines l’ont incarné à l’échelle d’une vie. On les appelle les zones bleues, cinq territoires réputés pour leur longévité, dont le concept a été forgé par les démographes Michel Poulain et Gianni Pes, puis popularisé au milieu des années deux mille par le journaliste Dan Buettner.
La Sardaigne et ses bergers de l’intérieur, où les hommes centenaires sont plus nombreux que partout ailleurs. Okinawa, au sud du Japon, et ses vieilles femmes qui franchissent cent ans sans bruit. Loma Linda, en Californie, où une communauté adventiste vit de pain, de légumes et de prière. Nicoya, au Costa Rica, où les vieux parlent encore de leur plan de vie, ce qui les retient au matin. Et Ikaria, dans la mer Égée, l’île dont on dit qu’on y oublie de mourir, où l’on se couche tard, où l’on perd la notion de l’heure.
Il faut le dire avec prudence, car le concept est aujourd’hui discuté, certains chiffres de longévité reposant sur des registres anciens et incertains, et l’engouement qu’il a suscité a parfois devancé la rigueur. Mais ce qui m’intéresse ici n’est pas la statistique, contestable, c’est la manière d’habiter le monde qu’elle laisse entrevoir. Ces lieux n’ont pas été choisis pour leur longévité. C’est l’inverse, la longévité s’y est révélée, dit-on, comme la conséquence d’une façon de vivre, et cette façon-là, discutée ou non dans ses résultats chiffrés, garde quelque chose à nous apprendre.
Ce qu’ils ont en commun ne ressemble à aucun régime. On y mange d’abord ce qui pousse à côté, des plantes surtout, du local, du peu transformé, et l’on n’appelle jamais cela un régime, car ce n’en est pas un. On y bouge sans le savoir, nul n’y court dans une salle, on marche parce que le puits est loin, on jardine parce qu’il faut manger, et le corps reste en mouvement parce que la vie l’exige plutôt que parce qu’un programme le prescrit.
Puis il y a les autres. À Okinawa, le moai, ces petits groupes de cinq qui se lient dans l’enfance et se tiennent la main jusqu’au bout. L’appartenance, là-bas, n’est pas un luxe qu’on s’offre quand le reste est réglé. C’est une condition de la santé, au même titre que la nourriture. Il y a aussi l’ikigai, ce pour quoi l’on ouvre les yeux le matin, ce qui n’est pas une ambition mais une utilité qu’on ressent, une place tenue parmi les siens, le sentiment que sans vous quelque chose manquerait.
Nous avons gardé l’abondance et perdu le voisin. Nous avons gardé le mouvement et l’avons enfermé dans des salles où l’on paie pour soulever des poids qui ne servent à rien. Nous avons gardé les vieux et nous les avons rangés ailleurs, loin de la table, là où l’on n’entend plus ce qu’ils savent. Et nous nous étonnons, après cela, de vieillir mal, comme on s’étonnerait de voir dépérir un arbre qu’on aurait arraché à sa terre.
Il existe une esthétique qui sait depuis des siècles que vieillir n’est pas un échec. Elle vient du Japon, et elle porte un nom double, wabi-sabi.
Wabi, c’est la beauté de ce qui est simple, dépouillé, de ce qui n’a pas cherché à plaire. Sabi, c’est la patine du temps, ce que les choses gagnent en vieillissant, et que rien de neuf ne possède. La rouille sur le fer, la mousse sur la pierre, le bois gris et fendu des vieux volets que cent hivers ont lavés. Ensemble, ils disent une chose que nous avons désapprise, que la beauté la plus profonde n’habite pas la perfection, mais la trace.
On en a fait un art, et cet art a un nom, le kintsugi. Quand un bol précieux se brise, au lieu de cacher la cassure ou de jeter les morceaux, on les recolle avec de l’or, et la fêlure, soulignée d’une veine dorée, devient le plus beau de l’objet. La blessure n’est pas effacée, elle est honorée. On ne fait pas semblant que le bol n’a jamais été brisé. On dit, au contraire, qu’il a vécu, et que d’avoir été réparé le rend plus précieux qu’avant. C’est la fêlure qui laisse entrer l’or.
Nous avons fait l’inverse, et avec méthode. Chez nous, le corps qui vieillit n’est pas une chose qui se patine, c’est une chose qui se dégrade. Le temps n’y dépose pas une beauté, il y inflige une avarie qu’il faudrait corriger. Toute une industrie vit de cette guerre déclarée à ce que nous deviendrons tous.
Ce qui m’occupe est plus intime, et plus grave. C’est ce que cela fait à un corps de vivre en guerre contre lui-même. Cette guerre a un coût, et le coût s’inscrit dans la chair.
Je le sens sous mes mains, depuis vingt ans. Un corps qui a vieilli en luttant contre lui-même ne se touche pas comme un corps qui a vieilli en se faisant confiance. Le premier est dur, fermé, défendu jusque dans les tissus profonds, comme s’il avait passé sa vie à se tenir, à ne pas céder, à retenir un effondrement qu’on lui avait dit honteux. Le second est autre chose. Il a ses raideurs, ses usures, ses douleurs, vieillir ne coûte rien, voilà qui serait faux. Mais sous la paume il reste vivant, disponible, accordé. Le mot juste n’est pas résigné, c’est accordé, comme on le dit d’un instrument. Un corps accordé à son âge garde une qualité de tissu que les années n’enlèvent pas, et qu’aucune crème ne donne.
Il y a même plus. Ces corps-là, souvent, se laissent soigner mieux que les jeunes. Comme le nouveau-né, à l’autre bout, les deux âges qui ne se défendent pas encore, ou ne se défendent plus, du bien qu’on veut leur faire. Et entre les deux, il y a nous, qui résistons à la main même qui nous soulage.
Ce que notre culture du déclin ne sait pas voir, c’est que vieillir n’est pas seulement perdre, c’est aussi redistribuer. Le corps âgé a appris l’économie du geste, il ne gaspille plus, il va droit, il ne dépense que le nécessaire et le pose au bon endroit. Là où la jeunesse jette sa force à pleines mains, la vieillesse place la sienne avec une précision que seule l’usure enseigne. Ce n’est pas un moindre corps. C’est un autre corps, qui a troqué la puissance contre la justesse. Et la justesse, à la fin, va plus loin.
Nous arrivons maintenant à la question que ces cultures ont gardée et que la nôtre a méthodiquement appris à ne plus se poser. Comment finit-on ?
Dans le wabi-sabi, la feuille tombe sans drame, parce que c’est sa saison de tomber. Dans ces communautés où la vieillesse a gardé sa place, la mort n’est pas une défaillance privée dont on s’excuserait presque. C’est un événement de tous, qui a sa place dans le calendrier, dans la conversation du soir, dans le paysage mental des vivants comme la montagne a la sienne dans le paysage réel.
En l’espace d’un siècle, nous avons sorti la mort de la maison. Elle s’y passait autrefois, dans le lit où l’on était né, au milieu des siens, et chacun, enfant compris, avait vu mourir quelqu’un avant d’avoir à mourir lui-même. Nous l’avons confiée à des institutions, à des chambres blanches, à des mains gantées. On dira que c’est un progrès, et pour la douleur, ça l’est sans doute. Mais en retirant la mort du regard des vivants, on leur a retiré du même coup le moyen de s’y préparer, d’y penser sans terreur, de la ranger quelque part dans ce qu’ils font de leur vie. Nous avons gagné des années, et nous avons perdu l’art de les finir.
Les Japonais ont un mot pour ce que nous ressentons sans pouvoir le dire, mono no aware, la mélancolie douce des choses qui passent. Ce n’est pas le chagrin de la perte, c’est plus fin, plus discret, presque tendre. La beauté d’une chose tient justement à ce qu’elle ne durera pas. On va, au printemps, contempler les fleurs de cerisier, et l’on s’assoit sous elles précisément parce qu’on les sait condamnées, parce qu’elles tomberont dans huit jours, et que cette brièveté, loin de gâcher leur beauté, la rend déchirante. Tenir ensemble la beauté et la fin, sans que l’une détruise l’autre, voilà ce qu’ils ont appris et que nous désapprenons.
Ce n’est pas au bout du chemin qu’on apprend à tenir la mort dans le champ de vision. C’est chaque jour, dans mille gestes ordinaires. On n’apprivoise pas la mort la veille de mourir.
Tout ce chemin, du corps qui mange au corps qui finit, du satoyama au kintsugi, d’Okinawa aux fleurs de cerisier, n’était à chaque fois qu’un seul sujet, décliné. Une seule question, posée tour à tour au corps, à la terre, au temps, puis à la fin, comment tenir, avec ce qui nous dépasse, une relation qui ne soit ni de pillage ni de guerre.
J’avais quarante-cinq ans quand l’écriture m’est revenue. Je n’avais pas cherché à savoir pourquoi. C’est en écrivant ces lignes que je le comprends, ce n’est pas malgré la conscience de la fin que j’ai recommencé, c’est à cause d’elle. Rimbaud avait seize ans quand il a su que le temps était court, dans les os, dans la main qui serre la plume. Baudelaire tirait du magnifique de la boue parce qu’il savait que tout se défait. Modigliani peignait des yeux sans pupilles, ces regards vides qui ne disent pas l’absence, mais l’impossible, saisir ce qui est là, vivant, et déjà en fuite. Depuis peu, je peins aussi. Et j’ai compris, le pinceau à la main, ce que le seul regard ne m’avait jamais appris, qu’on entre dans la confrérie, tout au bout, la dernière arrivée, celle qui découvre enfin ce que les grands savaient, que peindre, comme écrire, c’est tenir ensemble la vie et la mort dans une même image.
Il y a une page, au début de L’Amant, qui m’a arrêtée la première fois que je l’ai lue. Duras raconte qu’une femme lui dit qu’elle préfère son visage vieux à son visage de jeunesse. Duras reprend ces mots et les fait siens, elle aussi préfère son visage détruit. Non par résignation, non par défi, par vérité. Le visage jeune est une promesse vide, quelque chose qui n’a pas encore eu lieu. Le visage ravagé est un récit plein.
Je suis en pleine santé, pas encore ravagée. Mais je pense à tout cela avant que le temps ne vienne, c’est peut-être cela, l’humilité nécessaire, réfléchir au courage de vieillir avant d’avoir à en faire preuve, pour ne pas être surprise, pour ne pas subir.
On crée parce qu’on se cherche. On se cherche parce qu’on va mourir. Et se trouver, même partiellement, même imparfaitement, laisse une trace que la mort n’efface pas tout à fait.
La voie du milieu n’est pas un lieu où l’on arrive. Ce n’est pas une destination, c’est une façon de marcher. Et il se trouve seulement que ceux qui marchent ainsi, sans hâte et sans guerre, arrivent souvent plus loin, et s’en vont souvent plus en paix.
C’est peut-être la seule victoire possible sur le temps, avoir été là, vraiment, pendant qu’il passait.
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