La logorrhée des femmes de la rivières, PARTIE I : LES VIVANTS, Chapitre 1 — Avallone
Un matin de crue, une jeune fille se réveille au bord de l'eau et ne reconnaît rien, ni le froid, ni la brume, ni l'odeur de cendre qui la poursuit. Ce dont elle revient, elle va mettre le récit entier à le comprendre.
Je me réveille lentement ce matin, bien trop lentement. C'est suspect. Les paupières lourdes d'un sommeil plus profond que le néant, je ressens la lourdeur sans fin de l'attente du réveil, cette brûlure qui s'accroche aux cils quand on tente de soulever cette paroi de chair, comparable à celle que provoque un appel d'air rabattant la fumée du feu sur le visage. C'est celle qui précède les larmes.
Depuis toute petite, j'ai pris l'habitude de me lever tôt et prestement. C'est une poussée de vie, la montée brutale de la sève. Quel que soit l'endroit qui m'a vue tomber la veille, je ne m'attarde jamais dans le sommeil aux premiers rayons du jour.
Ce matin, c'est différent.
Je me demande si je ne suis pas malade. Une fièvre, peut-être. Est-ce qu'il me reste encore un peu d'écorce de saule ? Ma mère me dit sans cesse de ne jamais en manquer. Évidemment, je préfère aller courir dans la colline.
Ce matin, comme souvent, les pensées m'assaillent toutes à la fois. Je sais bien qu'une potentialité immense m'attend à l'intérieur, quand on m'oblige à l'assise en silence ou aux rituels, je la sens monter. Mais j'ai de bonnes jambes qui ont pris l'habitude de sauter partout avec les chèvres qui hantent les lieux, et lorsque je dévale à toute vitesse les pentes des gorges, j'ai l'impression que mon âme s'envole. C'est une perception trop magnifique pour y renoncer.
D'ailleurs, j'entends la rivière tout près. Ses flots grouillants sur les galets. Elle m'appelle, comme toujours.
Il n'est rien d'aussi tendre que ces petits matins sur les berges. Aux beaux jours, je n'ai même pas à quitter l'endroit où la journée est passée sur moi : à quoi bon rejoindre le hameau du bout du chemin et son cortège de rabat-joie quand les flots heureux de la rivière bercent mon sommeil sous les étoiles ? À mon réveil, je peux danser avec la brume qui s'est levée, boire aux sources qui courent entre les mousses, sentir le gargouillement de mon ventre, la joie du vide, l'appel de la faim qui bientôt sera rassasiée.
C'est une terre fertile, ici. Un vrai havre de paix. Ma mère dit que c'est le paradis, le même que celui des curés, mais avant tout celui des femmes, la pommeraie magnifique et sauvage : Avallone.
La rivière, c'est mon refuge, c'est ma vie. Sa brume, c'est ma porte, la porte vers l'autre monde, celui dans lequel je ne redoute plus rien. Cette porte, nous l'empruntons toutes lors des rituels. De mon côté, je n'ai pas encore la force d'ouvrir les nappes, de déchirer les voiles vaporeux qui m'empêchent de voir de l'autre côté. Mais lorsque l'humidité laiteuse me frôle, je ressens la présence de cet univers. Il m'arrive même d'apercevoir quelques secondes un être du petit peuple passant la porte.
Ce matin, cependant, c'est différent.
Ce n'est pas un matin tranquille. D'habitude ma couche improvisée est tendre, l'air est doux, quelques grottes le long de la rive gauche, des dunes de sable herbeuses en lisière de forêt, juste de quoi s'assurer la tranquillité pour la nuit. Des fois quelques animaux viennent me renifler mais c'est à peine s'ils me réveillent. Au lendemain de ces sommeils en extérieur, j'entrevois des battements de petites ailes, des mouvements furtifs, presque des rires d'enfants frémir près de moi. Je ne sais jamais trop s'il s'agit des libellules ou des petits elfes des bois, le temps d'ouvrir tout à fait les paupières, ils ont déjà disparu.
Ce matin, c'est une toute autre atmosphère. Il fait humide, froid, et le vent souffle en tourbillonnant.
Comme un voile qui se lève peu à peu, mon esprit gagne en clarté de manière tellement graduelle que c'en est déroutant. Une brume épaisse et tenace empêche de voir à plus de quelques mètres. C'est une brume d'hiver, froide comme les descentes fulgurantes de température. Elle pénètre mes sens et me saisit par sa brutalité aqueuse : mille petites épines glacées transperçant la chair et les os.
C'est l'aube d'un nouveau réveil, d'une nouvelle vie.
Les perceptions s'allument une à une en moi comme les étoiles dans le ciel lorsque la nuit tombe. Je suis trop engourdie pour faire preuve d'acuité, dépassée par la conscience qui m'assaille de toutes parts.
Je sors du néant. Et je reviens de bien plus loin qu'une simple nuit de sommeil.
Comment suis-je arrivée ici ?
La question me hante. Il m'arrive certes de passer la nuit au bord de l'eau, mais je suis moins négligente d'ordinaire. Jamais je ne reste ainsi à découvert quand la tempête se prépare. Je connais trop la fureur et l'imprévisibilité des crues qui rythment le tempérament de l'Ardèche. Et ce matin, c'est un matin de crue, j'en suis certaine.
Ma vision tout juste retrouvée s'accroche à la lueur pâle et naissante qui peine à percer les nuages, aux brins d'herbe agités par les bourrasques, à la terre agglutinée en petites mottes. Il y a aussi dans mon regard ces fines particules en suspension : de la poudre d'or accrochée aux raies de lumière, mimant la danse folle des poussières d'étoiles.
Puis la sensation de présence à moi-même s'intensifie. Des images se forment. D'autres sens s'y ajoutent : les bruits, les odeurs. Mais je suis incapable de bouger, comme paralysée.
Les bruits qui me parviennent sont étranges et difformes : des crissements aigus et assourdissants. Les brins d'herbe qui se frottent, les vers de terre qui digèrent, le vent qui siffle comme une cabane hurlante. Les odeurs sont chargées d'humus humide et de végétaux mouillés. Le goût revient, fort et indéfinissable, c'est celui de la vie plein la bouche.
Il n'y a que le toucher qui se fait prier.
Et puis, la seule chose que je sens véritablement, c'est le vent qui passe inlassablement contre mon épiderme, et une troublante odeur de brûlé.
Elle revient par volutes, parfois à peine perceptible, d'autres fois plus intense, toujours tenace. Me serais-je endormie près d'un feu au cœur d'une tempête ? Rien ne me revient des faits de la veille. Cette odeur de cendres me hante au point que je me demande si elle n'est pas en rapport avec mon arrivée impromptue dans l'herbe fraîche. Il m'arrive même de me dire qu'il s'agit de la dernière chose dont j'ai eu conscience avant que ma lumière ne s'éteigne.
Le plus étrange, c'est que je ne retrouve plus trace de mon corps.
Je suis pourtant certaine d'en avoir la mémoire, presque encore la sensation. Avoir un corps, c'est un réflexe, une habitude, une conscience qu'on m'a appris à cultiver. Je le sens, il est comme présent et tout à la fois déserté. Il est dans ma mémoire, au bout de moi, mais partout où je regarde, je n'en vois aucune trace.
Je le sens, c'est tout.
Je n'ai plus peur désormais. Et je vis cette absence d'effroi comme une disparition. C'est un immense soulagement : j'ai tant eu peur avant, la veille encore.
Je crois que la peur est partie au moment de l'extinction des feux.
Je crois bien que la peur a disparu avec mon corps.
Je me demande si les deux sont liés.
Maman disait que lorsque nous mourons, nous récupérons l'intégralité de notre conscience. Je pense donc que je suis morte. Elle disait aussi qu'il faut passer la porte pour retrouver la communion au grand tout. Force est de constater que je ne l'ai pas trouvée.
Je sais seulement que c'est le feu qui m'a fait passer de l'autre côté : le feu et l'eau, le feu et la brume. C'était un soir de l'autre siècle, ou peut-être de celui d'avant, le temps n'a plus la même texture désormais. Je sais seulement qu'ils sont venus jusqu'à notre hameau du bout du chemin. Et que ma mère avait raison.
Ça avait recommencé.