La logorrhée, chapitre troisième : Après moi le déluge.

La crue monte, et quelqu'un s'en réjouit presque. Depuis les souffles et les fenêtres entrouvertes, elle observe les vivants perdre pied et se souvient de ceux qui, jadis, avaient décidé de venir jusqu'au hameau pour en finir avec elles.

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La logorrhée, chapitre troisième : Après moi le déluge.

 

 


Cinq heures du matin. L’aube surprend le village sous la pluie et ses premières lueurs tentent de percer l’épaisse couche de nuages suspendue au-dessus des têtes vallonnaises.

C’est bientôt le solstice d’été. Les jours les plus longs de l’année arrivent et il semble que la nuit n’en finisse plus de s’étirer sous une couette vaporeuse. Depuis plus d’une semaine, dix jours peut-être, il pleut sans discontinuer. Plus l’eau tombe, plus elle fait monter la rivière, plus le ciel s’assombrit.

Ici, il y a toujours des orages en juin. Mais s’ils nous tournent autour, lâchent quelques gouttes, donnent une bonne rincée, leur truc c’est surtout de faire du boucan, d’éteindre les lumières et la télé, point final. Ça fait râler tout le monde l’espace d’une soirée, de quelques jours parfois. Mais c’est tout.

Moi j’adore, évidemment. Quand il n’y a plus d’électricité chez cette bande de corporés, c’est le moment de voir à quel point tout le monde est perdu. C’est dans ces moments-là que je leur tourne autour avec une curiosité avide : pour ça, il suffit que l’un d’entre eux ait laissé une fenêtre ouverte.

La plupart les ferment consciencieusement : la peur de la foudre, comme de toujours. De mon temps aussi, c’était une crainte répandue, intestine, animale. Moi j’adorais me hisser dans le fond d’une grotte en entendant le tonnerre gronder, m’allonger sur le ventre, la tête posée sur les mains, coudes repliés, pour assister au spectacle. J’étais sûre que le feu m’épargnerait, que même si une boule incandescente pénétrait dans mon refuge de pierre, elle ressortirait sans m’avoir fait le moindre mal. On racontait dans la campagne que la foudre, quand elle décide de nous épargner, nous donne un baiser de feu, un baiser victorieux qui permet de lire les pensées, de trouver des trésors.

C’est dans ces instants que je me sens le plus proche de tous ces gens. Ils sont livrés à eux-mêmes, à leur vide intérieur, à la perte de contrôle, à l’ennui. Je crois que c’est là qu’ils me sentent aussi le mieux : d’où la chape de plomb qui leur tombe dessus, l’oppression thoracique, les crises d’angoisse. Quand il n’y a plus aucune distraction, plus de lumière pour tromper la réalité, il ne reste que les esprits qui rôdent.


Cette fois, cependant, c’est autre chose. La pluie ne s’est pas contentée de tomber : elle a basculé, d’un coup, en épisode cévenol en juin, ce qui défie toutes les statistiques. Voilà ce qui a surpris Fabrice, et tout le monde avec lui : non pas qu’il pleuve, mais que ça tourne à la crue quand la saison ne s’y prêtait pas. Ça change tout, je vous assure. Ça change tout.

D’abord, personne n’a l’air d’y être préparé. Les automatismes sont tenaces : la plupart ont des comportements de zombies. Tant de vivants qui pourraient tout aussi bien être morts, tant de morts qui laissent une trace plus forte encore que les vivants. Combien de fois ai-je surpris des paroles adressées à l’absent, des gestes suspendus, des rêves de retrouvailles.

Les habitants mettent plus de temps à réagir que d’habitude. Ils sont pris par d’autres enjeux, et puis surtout, c’est le début de la saison touristique. Une chose nouvelle pour moi, que j’ai mis du temps à saisir. Les dégâts qui surviennent alors ont des conséquences bien plus terribles, mettent en péril toute la saison estivale. Beaucoup ici comptent sur ces quelques semaines de soleil pour vivre l’année entière.

De mon côté, cela me donne une douce euphorie.

La saison n’a jamais rien représenté pour moi dans le sens où ces gens l’entendent. Pour moi, c’est simplement l’été, celui que j’ai connu depuis l’enfance : le bonheur de la baignade et des nuits étoilées, les fruitiers qui donnent le goût sucré sur la peau, le poisson grillé sur la plage et les danses rituelles dans les coins reculés pour échapper aux curés ou aux soldats.

Pour eux, le chaos d’une montée des eaux peut remanier complètement les enjeux du territoire. Mais cela me sied parfaitement. Je me suis laissé dire qu’il est grand temps qu’ils soient un peu piqués au vif. C’est pour leur bien, comme disait ma mère, ça leur donne l’opportunité de regarder les choses différemment.

Je ne leur souhaite aucun mal, évidemment. Et je n’ai pas fomenté l’événement : ce n’est pas dans mes cordes. Comme le dit très bien Camille : c’est la rivière qui décide. Mais leur âme manque sacrément de flamme. J’aurais presque envie de souffler dessus en espérant que prenne le brasier de leurs passions, si par hasard il leur en reste quelques-unes assez fortes pour donner de l’incandescence.


Les prêtres du bourg d’à côté, s’ils n’étaient pas encore parvenus à construire leur chapelle dans notre hameau, venaient régulièrement nous évangéliser au fin fond de notre chemin perdu. Nous autres, nous venions en aide à ceux qui avaient besoin de soins, aux femmes dans des situations compliquées. Mais jamais nous n’aurions voulu imposer quoi que ce soit aux autres. Surtout pas les croyances qui étaient les nôtres.

La démarche de tous ces hommes de foi me paraissait extrêmement suspecte dans l’intention. Je m’étonnais d’ailleurs qu’ils soient tous des hommes. J’absorbais la connaissance de leurs mythes comme une nécessité : pour la compréhension globale du monde dans lequel j’existais. Mais force est de constater que cela n’a pas suffi à faire de moi autre chose que ce que je suis.

Heureusement pour nous, l’inconfort du sentier menant à notre hameau, à peine praticable avec des mules, nous évitait la pression quotidienne de l’Église. Lorsqu’épuisés ils parvenaient jusqu’à nous, il leur restait à peine la force de raconter leurs mythes, de faire quelques prières dans une langue étrange, de nous asséner quelques reproches sur notre mode de vie.

Cela a mis du temps avant qu’ils décident vraiment de nous mettre à l’index. Le temps, peut-être, que l’eau monte assez pour qu’on ait besoin d’un coupable.


La montée des eaux, tout le monde le sait, est une punition divine. C’est même écrit dans tous les livres.

Mais l’homme a la mémoire courte quand vient son tour de le vivre. Ces histoires de déluge et d’Atlantide — c’est bon pour les autres. Après moi le déluge, ils disent.

La rivière, elle, n’oublie pas.

Elle attend. Elle monte. Elle reprend ce qui lui appartient.

Comme elle l’a toujours fait.