La logorrhée, chapitre treizième : La rivière et les étoiles.

Sur la route du retour, Catherine s'arrête au bord de la rivière et attend la nuit. Les étoiles sont toutes de sortie. Et quelqu'un, dans la brise, lui souffle quelque chose qu'elle sait déjà.

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La logorrhée, chapitre treizième : La rivière et les étoiles.

 

 


Sur la route du retour, le vieux Toy semble se conduire tout seul.

C’est à peine si on entend encore ses grincements. Catherine n’entend plus grand-chose de toute façon car tout semble suspendu. Elle oublie même de mettre de la musique, elle qui ne conduit jamais sans. Il lui semble qu’en cet instant c’est le silence seulement qui convient à la douceur de son état.

Elle veut sentir vibrer le silence.

Elle contourne Aubenas et aperçoit le rocher de Jastres, tout orangé du soleil couchant. Le Colorado en plein territoire ardéchois. Elle arrête le véhicule à Saint-Didier, dans les champs de kiwi mis en culture le long de l’Ardèche. Elle connaît un chemin qui passe en bord de rivière sous le quartier dit Le Bosquet, là où quelques maisons de maîtres magnifiques vieillissent paisiblement, enfermant leur histoire et gardant leurs secrets dans leurs murs.

Elle sautille entre les galets, de rochers en sentiers sablonneux, jusqu’à arriver à la rivière grosse et tumultueuse. Pedro s’approche de cette eau vive, grossie des dernières pluies, et lape précautionneusement une petite zone moins agitée en bordure de rivière. Elle le regarde songeuse, les chiens africains ont décidément une manière très distinguée de boire, un peu à la manière des chats.


Catherine décide d’accueillir ici la nuit qui tombe.

Face à cette falaise magnifique contre laquelle la rivière vient buter depuis longtemps, très longtemps, déviant sa course, épousant le rempart immense de la roche. Elle sait que d’en haut, non pas seulement un mais deux oppidums la regardent.

Elle accepte enfin de poser son destin là où il en est. De s’en remettre à l’air qui passe le long de la rivière. De se laisser enivrer de son chant. De n’être plus qu’une part de ce grand tout, de ne plus penser ni à la réserve, ni à sa mère, ni au livre scandaleux de La Vallée aux Touristes, ni au petit maire.

Elle ressent les gens comme elle ressent la brise qui passe sur la rivière, l’odeur des grottes, les forces telluriques qui la touchent.

En cet instant, je sais qu’elle sent ma présence d’une manière plus forte encore que d’ordinaire.

Elle frissonne.


Les mots sont inutiles avec elle car elle sait que je suis là depuis la toute première fois où nous nous sommes croisées.

C’était aux ruines dites des templiers, que nous appelions autrefois l’île d’Avallon, l’île des brumes. Nous avions toutes très envie de nous y rendre : il s’agissait un peu d’une ancienne cité perdue, mais il était dangereux d’y rôder trop souvent sans tomber sur des moines ou des soldats. Dès que j’ai pu voyager d’un endroit à l’autre, il a été incontournable de flotter jusque-là. Les premières fois, j’ai été émue au plus profond. Les murs sont encore debout. On peut admirer des encadrures de fenêtre, apprécier la taille de l’édifice. Et surtout, le magnétisme en ces lieux est si fort, les êtres de la nature si présents que je peux voir leurs ombres se projeter sur la falaise en face du cirque de la Madeleine. J’en ai systématiquement les oreilles qui bourdonnent.

Un matin, alors que je survolais la rivière pour accéder au sentier qui mène aux ruines, j’ai vu un zodiac filer à toute allure sur l’eau, évitant de justesse une très jeune femme arrivant sur la jetée de la rive droite. Elle venait de passer à gué comme nous le faisions nous aussi à l’époque. Alors, au lieu de partir seule sur le chemin, je me suis laissé porter par son air, celui de sa chair en mouvement.

Quand j’ai chanté dans les brumes du matin qui frôlaient sa nuque et faisaient voler ses cheveux autour d’elle, elle s’est arrêtée en pleine course, attentive. Comme faisaient les femmes sur ce territoire à l’époque du feu et de l’eau, l’époque des grottes habitées, des célébrations peintes sur les murs.

J’ai regardé cette joie retenue dans un être si jeune en pleine floraison : la lutte pour préserver la pureté de cette âme libre et fière. Cela m’a donné espoir dans cette humanité au moment de la mutation qu’elle est obligée de vivre, une fois de plus.

Mon chant s’est mêlé à celui de son âme, au milieu du croassement des grenouilles, du gargouillis de l’eau et du cri de la huppe passant sur l’autre berge avec son vol saccadé. Nous sommes toutes deux allées nous recueillir dans les ruines, unies par la même émotion, celle du mystère et de la contemplation.

Il m’a été très difficile de la quitter ce jour-là.


Depuis, je la retrouve et je la suis.

Plus je reste près d’elle, plus je comprends qu’elle est avec moi. Je comprends que j’existe de plus en plus par la sensation de réalité qu’elle me donne. Je comprends que rien n’existe plus que le monde physique et incarné, comme si Dieu coagulait dans le corps, comme si la chair en était, contre toute attente, sa quintessence.

Parfois je me dis que si mon réveil de conscience m’a toujours semblé lié à Fabrice, c’est Catherine aujourd’hui qui me montre la voie. Peut-être est-ce elle qui m’emmènera au bout de mon chemin.


Il est tard, bien plus tard dans la nuit, quand le bruit de quelques fêtards la tire de sa torpeur.

Elle est allongée sur les galets, les yeux vers le ciel, dans un méandre de l’Ardèche, celui qui rencontre la falaise de Jastres. Les étoiles sont toutes de sortie. De la lune, il ne reste qu’un dernier croissant très mince, juste avant qu’elle ne se renouvelle tout à fait.

Elle se dit, Catherine, que son sang s’accorde enfin avec le cycle de l’astre de la nuit. Et elle s’en réjouit. Il en a fallu du temps pour que la nature reprenne enfin ses droits : des années qu’elle cherche à se synchroniser avec les cycles lunaires. Tout ce qui pour moi, qui vivais dehors, m’a été donné immédiatement dans un absolu désintérêt de ma part, a pour elle été l’objet d’une quête effrénée. Très difficile de parvenir à cet alignement en vivant enfermée, coupée de la lumière naturelle, ce que fut sa vie de jeune fille jusqu’à son arrivée ici.

Pour elle, le débarquement arrivant enfin dans la phase requise est une consécration.

L’église des fées a accompli son rôle de guérisseuse.


Un couple d’amoureux approche en riant et en s’embrassant.

Elle le sent venir de loin car son instinct animal toujours la prévient longtemps à l’avance des intentions de ses semblables. Elle siffle Pedro très discrètement — un petit chuintement bref et aigu, à peine audible et son compagnon disparaît avant que le couple épris ne soit en mesure de la repérer dans l’obscurité avancée.

— Tu n’as pas entendu quelque chose ?

La fille, visiblement la moins éméchée des deux, un peut-être de ce fait la plus méfiante, regarde aux alentours. Elle a senti plus qu’entendu.

— Un lézard sans doute, ma lune.

Lui trop fougueux et épris oublie depuis qu’il l’a rencontrée quelques semaines auparavant qu’il est instable et torturé, qu’il a toutes les chances de souffrir avec elle, qu’il l’emmènera elle aussi tout près de sa souffrance.

Tandis que Catherine s’éloigne, elle entrevoit l’espace d’une seconde deux ombres enlacées se découper dans le noir profond de cette première nuit de l’été et le rougeoiement incandescent d’une cigarette, ou peut-être d’un joint d’herbe locale dont l’Ardèche a le secret. Elle en sent la fragrance arriver jusqu’à elle, portée par la brise légère qui s’est levée avec la tombée de la nuit.

Elle sourit dans cette beauté feutrée d’une obscurité sereine en bord de rivière.

— La vie est belle.

Elle murmure ça pour elle-même, pour les deux qui s’aiment là-bas, pour son chien, et pour le reste de l’univers.


Moi je sais autre chose.

Et je voudrais lui dire.

Alors je lui souffle à l’oreille dans la brise qui ébouriffe ses cheveux en bataille, que ce qu’il y a de plus beau dans ces amours incandescentes sont ces moments d’éternité sous les étoiles. Des moments où, dans la grâce d’un début d’embrasement assez fort, s’éloignent pour quelques instants les peurs, les tabous, les immaturités, tout ce qui demain matin reviendra à leur réveil rappeler aux amoureux que l’éternité, bien que déjà parmi nous, ne se perçoit que rarement. Très rarement. Parfois sous les étoiles, un soir protégé par le regard immémorial de l’oppidum de Jastres.

Il est presque superflu de dire tout ça à Catherine. Elle l’a déjà compris.

Elle sait pas mal de choses : beaucoup de choses que les autres corporés ont oubliées depuis longtemps. Des choses qu’ils retrouveront à coup sûr lors de l’extinction des feux.

C’est pour ça qu’elle aime aussi faire l’amour sous les étoiles, Catherine.

Mais qu’elle ne s’y trompe pas, c’est bien la lune qu’elle regarde.

 

Fin de la première partie