La logorrhée, chapitre onzième : Lascombe.
Lascombe court après ce qu'il croit posséder. Châtaigne se noie dans ce qu'il a perdu. Et la rivière, dehors, continue de monter, comme si elle n'avait pas encore dit son dernier mot.
Antoine Lascombe, ce n’est pas un enfant du pays, malgré son nom de famille qui pourrait le laisser croire.
Il vient de l’est de la France, d’un endroit froid, austère et rude. Ce qui l’a amené par ici, qui sait. Cela fait si longtemps qu’il traîne avec son bateau sur le toit de la bagnole qu’il fait presque partie du paysage. Il y a la réserve naturelle, les hordes de canoës et Lascombe en embuscade, prêt à sévir.
Un beau mec au départ, selon les critères de la société, toujours, mais complètement dégénéré. Peut-être à cause de ça justement. Un genre de Popeye des Bronzés, spécialement adapté au contexte local.
Il fait l’unanimité. Contre lui, s’entend.
Auprès des jeunes mères qui allaitent amoureusement à la terrasse des cafés ombragés, et qui entendent ce gougnafier déblatérer ses insanités sur ses conquêtes, force détails explicites à l’appui, devant une compagnie de représentants de la gent masculine au summum de leur subtilité. Auprès de certains hommes aussi, jaloux de son physique, soi-disant dégoûtés de sa façon de se comporter avec l’autre sexe, mais qui aimeraient peut-être juste être à sa place. Auprès de ses ex-conquêtes, évidemment : celles qu’il a honorées une fois ou deux avant de les dédaigner tout à fait, celles qui y ont cru, et surtout celles qui se sont rebiffées et qu’il a fini par harceler jusqu’à ce qu’elles déposent plainte pour avoir la paix.
Heureusement, Lascombe vieillit vite et mal. Ce qui arrive quand on mise tout sur une plastique en oubliant de remplir le contenant d’une âme vibrante et libre.
Et pourtant.
Il y a en lui une vraie connexion à quelque chose de plus grand, qu’il n’arrive pas à saisir. Il est des soirs où, parti seul sur son kayak, il me sent clairement avec lui souffler sur la belle surface de l’eau. Ces fois-là, il est à deux doigts de me parler comme peuvent le faire les enfants. Et ça, ça n’est pas si courant désormais sur le territoire.
Est-ce cette hypersensibilité qui s’exprime dans ses débordements sensuels ? Cette particularité est, j’imagine, sa chance et son fardeau tout à la fois.
Quand les passions humaines sont trop fortes, trop tumultueuses, conduisent-elles les hommes au chaos alors qu’elles pourraient les emmener vers une forme de transcendance ?
C’est peut-être ça qu’il cherche, Antoine, sous les jupes des filles. Il cherche à comprendre comment trouver l’ancrage, le sens du monde à son origine, pour supporter les à-coups que ses sens lui donnent sans cesse. En ça, je pourrais dire qu’il ne se trompe pas trop de direction, juste qu’il s’arrête en chemin.
Quand le doigt montre la lune, l’imbécile regarde le doigt.
Ce soir-là, dans la sale humeur où la télé l’a laissé, Châtaigne déteste Lascombe outrageusement. Il est loin d’être le seul mais ça ne le console pas.
Tout ça, c’est Châtaigne et Lascombe : deux hommes du territoire en déroute, chacun à sa façon.
L’un court après ce qu’il croit posséder. L’autre se noie dans ce qu’il a perdu. Ni l’un ni l’autre ne comprend vraiment ce qu’il cherche.
Ce qui me touche, moi qui les observe depuis mes brises et mes souffles, c’est que la réponse est là, dans la rivière, dans la terre, dans cette magie millénaire que ni l’alcool ni la conquête ne peuvent remplacer mais vers laquelle ils tendent malgré tout, sans le savoir, chacun à leur façon maladroite et humaine.
La possession, j’en suis certaine, est la cause de tout ce trouble sur le territoire. Ce sentiment de posséder n’est que croyance illusoire, un sentiment extorqué de force à la vie. Pire, pour moi, la propriété, c’est la mort. Nous finissons tous par nous en rendre compte.
Quelques corporés le savent, eux aussi, bien avant que la lumière ne s’éteigne. C’est tout à leur honneur.
La pluie tombe sur l’Ardèche méridionale.
Gonflant son lit avec dédain, pour ne pas dire avec l’élégance dédaigneuse de celle qui sait qu’elle aura le dernier mot, la belle ardente entend rappeler un peu à tout ce petit monde qu’ici c’est elle qui commande.
Elle rappelle aux loueurs qui se croient tellement malins qu’aucun contrat n’a été signé avec elle. Elle entend rappeler à tous qu’elle n’a rien à tirer de ce parasitage systématique qu’on fait de son existence et de sa beauté. Elle peut faire en sorte de rappeler à tout le monde que, contrairement à ce que chacun semble ne jamais remettre en cause, tous ne font que passer, les mobil-homes par centaines et les profits juteux, comme le reste.
La seule qui reste, c’est elle.
Et la pluie continue de tomber, de nuit comme de jour, belliqueuse et fière, comme si elle n’avait pas dit son dernier mot. Comme si, en vérité, elle ne faisait que commencer.