La logorrhée, chapitre neuvième : Thomas.
Thomas enchaîne les gardes de pompier depuis quarante-huit heures. Camille range, plie, sourit, avale. Et la morte longe le bourg sinistre jusqu'à quelque chose qu'elle n'a pas encore le temps de nommer.
Lorsque la fenêtre de la chambre s’ouvre, le jour est levé tout à fait.
J’ai fini ma ronde dans les flaques et j’atteins aisément cette ouverture, de laquelle s’élèvent quelques voix. Peut-être qu’elle l’a laissée entrouverte à mon intention, Camille. En tout cas je ne me suis pas fait prier.
Il est là, le coude replié, la main ouverte en soutien sous la tête, encore allongé légèrement sur le côté comme il l’a toujours fait. Ses yeux bleus translucides brillent, son visage est détendu. Sa peau semble à nouveau accrochée à l’épaisseur de son visage : il est beau.
Camille l’a toujours vu comme ça dans ses moments de détente. Le temps de l’apercevoir couché sur le lit, elle le voit à vingt ans, sourire aux lèvres, toujours le rire au bord des yeux.
— Et Thomas ? Tu as des nouvelles ?
Il se redresse pour la regarder.
— C’est compliqué, elle dit. Les pompiers sortent sans relâche et il veut toujours en être. Je pense qu’il se pousse un peu, un peu trop je veux dire. Il enchaîne les gardes et comme il manque du monde...
Thomas, c’est leur fils.
Un sportif évidemment : kayakiste comme son père, comme un peu tous les enfants du pays, pompier volontaire aussi, parce qu’il ne peut s’empêcher de jouer les sauveurs. Encore une marque de fabrique Ernesti, songe-t-elle. Un solide gaillard de vingt-trois ans, encore un peu immature, mais un gamin sympa, il va sans dire.
Et moi qui les écoute depuis la fenêtre, je sens bien ce qui affleure sous l’inquiétude de la mère : la lignée des Ernesti, ces hommes qui ne savent aimer qu’en se rendant utiles jusqu’à s’y perdre. Le grand-père sous la branche, le père et son ventre qui saigne, et maintenant l’enfant qui court au feu et à l’eau. Je lis cette peur sur le front de Camille aussi clairement que je lirais une page.
Elle est déjà levée, d’abord pour la fenêtre qu’elle a visiblement voulu ouvrir, et puis pour s’habiller. C’est une journée de travail qui l’attend.
— Il n’est pas rentré depuis quarante-huit heures. Elle s’habille tout en réfléchissant. Je pense qu’il doit dormir un peu à la caserne entre deux sorties.
— Tu es belle. J’ai beaucoup de chance.
— Merci.
Elle élude rapidement. Les compliments, ça ne compte pas, seuls les actes ont pour elle de l’importance. Et les actes sont au rendez-vous depuis que Fabrice est son mari. Nul besoin d’y rajouter des paroles. Quand il en rajoute, elle craint de répondre un truc cinglant du genre :
Ouais, enfin, pas du tout au niveau de Florence, évidemment.
Florence. Le fantôme vivant de l’amour perdu par principe et par loyauté. Elle sait toute l’histoire depuis le commencement du commencement, alors à quoi bon.
À la place elle s’entend répondre :
— C’est son truc les pompiers, tu sais bien. Ce n’est pas moi qui viendrais le lui reprocher. Et puis pour son brevet de kayak au CREPS, ils comprennent qu’il soit un peu volatile en ce moment. Ils comprennent d’autant plus qu’avec les intempéries, je vois mal comment ils peuvent entraîner les gamins sur la rivière. D’ailleurs je crois que ça déconne évidemment du côté de leur bassin d’eau vive avec la crue, tu m’étonnes.
Ces mots s’égrènent comme les perles d’un collier. Ils sortent de sa gorge gracieusement tandis qu’elle range, plie, fait mille petits gestes précis et efficaces, ceux de sa routine matinale, de son organisation infaillible.
— Comment tu fais pour être comme ça, ma belle ?
Il est toujours le coude replié, main sous la tête, le visage de ses vingt ans. Il ne la quitte pas des yeux une seconde, son regard la suit comme on suit un match de tennis, avec l’avidité de celui qui veut tout connaître, tout comprendre. Il la trouve formidable. Il se dit parfois qu’il ne mérite pas de vivre un amour pareil, compte tenu de sa division intérieure. Il se le dit depuis le début, et cela aussi, je le lis sur lui.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Elle fait celle qui n’a pas compris. Alors qu’elle connaît très bien, trop peut-être, tout ce que les variations de sa voix induisent, comme elle connaît la moindre variation de sa peau, l’éclat de ses yeux translucides.
— Absolument au-dessus de tout.
— C’est mon karma, tu sais bien.
Elle prend une voix pleine de gravité et une révérence exagérément cérémonieuse :
— Je vous présente Camille : la femme qui prend du recul.
Elle sourit, elle est plus belle que jamais.
— Quelle connerie cette histoire du temps qui passe sur les femmes. On se fait tellement chier avec ça toute sa vie, bon sang. Du temps de perdu si tu veux mon avis. Un coup des mecs pour nous voir ramper. Un coup de la société marchande pour nous vendre des conneries. J’élabore une théorie là-dessus depuis longtemps. Dès que je publie quelque chose, je te le dédicace, promis.
— Camille ardente.
Il ne retient absolument aucun de ses sarcasmes. Il reste hypnotisé par le ballet incessant de ses gestes et de ses mots. Elle lui jette l’oreiller dans la figure, il fait mine de s’écrouler vaincu, les bras en croix, l’oreiller encore sur le visage.
— Arrête tes conneries. Il va falloir que j’accélère le mouvement ce matin, mon chéri. Je vais voir ce que je peux faire de mon côté au milieu des flaques.
— Et t’inquiète, je gère le lac à l’entrée.
Il crie presque. Elle sursaute, manque de se retourner mais poursuit sa galopade vers la sortie, le sourire aux lèvres.
Elle y pense toute la journée.
Cette complicité, c’est ce qui les tient ensemble, c’est ce qu’elle se dit. La confiance qu’elle a en eux n’est jamais totale, jamais acquise ; mais au moment où cette accointance profonde et intangible se présente, les doutes deviennent silencieux. Pas absents. Silencieux. Sa vie avec Fabrice, c’est bien ça, savoir que certaines choses ne se règlent pas, et choisir quand même.
Pour ma part, je m’en vais par le bourg désormais sinistre.
Je longe les ruelles, j’arrive jusqu’au boulevard principal, et là, je tombe en arrêt devant le doc…