La logorrhée, chapitre huitième : La rivière ardente.

La rivière s'appelle ardente depuis toujours, pour le feu comme pour l'eau. Ce matin dans la cour inondée, la morte pense à Florence, à ce que Fabrice a choisi de perdre, et se demande ce qu'il reste d'un territoire quand on cesse de l'habiter vraiment.

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La logorrhée, chapitre huitième : La rivière ardente.

 

Je m’en vais rôder dans la cour pleine d’eau de pluie.

Le grand chêne centenaire me sourit avec bienveillance, comme si j’étais encore une enfant. Quand la pluie tombe sur cette terre, sa jeunesse surgit au-delà de son histoire millénaire et irradie en tous sens. C’est une magie disponible au touriste de passage, au guide de la réserve, à toute âme poétique. C’est aussi une peur pour certains : ceux qui redoutent que le pouvoir ne leur échappe, qui s’imaginent pouvoir contrôler la rivière. Comme si seulement cela était possible et cette nuit encore, tandis que l’eau monte et déborde partout, elle leur prouve le contraire.

Je pense à la rivière.

C’est aussi ma rivière, comme c’est celle de Fabrice. Depuis longtemps déjà, on l’appelle la rivière ardente.


L’Ardèche, c’est évidemment le cours d’eau lui-même, mais c’est aussi le nom du territoire qu’il a façonné. Elle est dite ardente d’abord pour la violence et la rapidité de ses crues, imprévisibles et terribles comme le montre encore cette nuit. Mais aussi, bien plus loin, et contre toute attente, pour son rapport direct au feu.

Son nom fait polémique quant à son origine. Certains y voient le verbe latin ardescere : brûler. D’autres le grec ardo : arroser, rafraîchir. D’autres encore préfèrent s’attacher au préfixe ar : s’élancer ou jaillir, valable pour le feu comme pour l’eau. Quoi qu’il en soit, on saisit l’importance de la lutte permanente de l’eau contre le feu. C’est ce que m’ont appris les amis de l’histoire de Vallon, une association un peu en voie d’extinction, mais qui a effectué un travail considérable de recherche.

Il semble qu’il s’agisse donc d’une rivière dont la vallée a vu couler du feu comme de l’eau. On pense que les épisodes volcaniques sont suffisamment récents pour que les hommes y aient assisté. D’où la peur qui reste palpable, la peur des hommes face aux colères telluriques et le côté magique aussi, une magie qui perdure au-delà de toute tentative de recouvrement.


Après la période dédiée aux esprits de la nature, dont j’ai eu la chance d’hériter par ma mère : les Romains d’abord, puis les chrétiens ensuite ont tenté de dissoudre toute forme de paganisme local. Avec l’Ardèche, il n’a jamais été possible de le faire totalement.

Et je sais de quoi je parle.

C’est la terre des réfugiés, des poursuivis, des persécutés. Les druides s’y sont retranchés, se réfugiant dans les gorges et laissant leur marque dans les grottes parfois déjà ornées. Les cathares, les huguenots, puis les maquisards ont fait de même. Il s’agit d’une rivière très sauvage, insoumise, extrêmement surveillée. Cela fait une bonne part de sa magie, son imprévisibilité et sa brutale insoumission.

Une marque ardéchoise revendique sur ses vêtements Ardèche libre, parfois avec le A d’anarchie. Il est clair que la rivière donne, par son insoumission, le ton à tout ce qui vit sur le territoire. L’âme de ce pays, c’est ça aussi : ardéchois cœur fidèle, mais âme libre.


Cœur fidèle, âme libre. Ces deux mots, chez Fabrice, ne sont jamais allés ensemble sans se déchirer. Et c’est peut-être pour cela que, de toute cette insoumission qui coule dans le nom de sa rivière, ce qui me revient d’abord, c’est un visage. Je pense à Florence.

Fabrice ne l’a jamais oubliée, il y a vingt ans qu’il pense à elle tous les jours, il se le dit sans le dire trop fort. Sa danseuse magnifique, sa liberté incarnée, la femme avec laquelle il vivait depuis quinze ans au moment du choix crucial.

Quand la décision est tombée, reprendre le camping, soulager sa mère, ne pas laisser perdre le bien, il a su d’emblée ce que ça impliquait. En faisant le choix de revenir en Ardèche, il renonçait à elle, à eux. C’était le camping ou Florence, ou plutôt : sa famille ou sa liberté. Un choix quasi impossible pour quelqu’un comme lui, et c’est la loyauté familiale qui l’a emporté. Ou peut-être l’amour de cette terre, difficile de savoir, même pour lui.

Quant à Florence, c’est la chair et le sang de la liberté, cette fille. Elle la paie chère, sa liberté, encore aujourd’hui. La danse classique en province, avec son talent à assumer face aux autres moins bien lotis et donc plus prompts à la jalousie. Tout son parcours n’est qu’une lutte sans relâche contre elle-même et les autres.

Des fois il repense, amer, qu’après ses spectacles tout le monde lui disait la même chose :

— Mon Dieu, qu’elle est belle.

— Ouais, elle est belle, merci pour elle.

Il répondait sèchement, sans que personne ne comprenne sa réaction. Il enrageait que personne n’envisage le travail accompli, la souffrance du corps et de l’âme, la lutte quotidienne que ce milieu impose aux corps de ceux qui y vivent.

Quelle société de merde, il dit.

Il ne lui en veut pas de s’être choisie. Déjà, ça n’est pas trop dans le caractère de Fabrice de cultiver la rancune. Et puis comme il la comprend, sa Florence. Comme il aurait voulu pouvoir faire le même choix qu’elle. Lui, il n’a pas ce talent de liberté qu’elle sait trouver au fond d’elle-même. Il a sa loyauté, c’est ça, son talent à lui.

L’amour chez Fabrice ne se divise pas. Il se multiplie.

Rien à voir avec Camille, évidemment : ce sont deux vies, deux amours, deux destins, des choix différents. C’est tout.


Que se passe-t-il quand l’âme d’un territoire ne vibre plus à l’unisson avec ceux qui y habitent ?

C’est un peu le fond du problème, de ce que j’en comprends aujourd’hui. J’ai l’impression d’avoir attendu trop longtemps de les voir rendus à plus de justice envers leur pays et eux-mêmes, en vain. J’ai d’abord dû déserter cette terre que j’aimais tant, laissant mon corps en proie aux flammes. Et maintenant me voilà errant depuis des décennies, allant de dunes herbeuses en garrigue sauvage.

Restée dehors à arpenter les flaques, je repense à une citation d’Élisée Reclus, saisie au détour des lectures de Catherine. Catherine, justement. Celle-là, je ne me contente pas de la croiser au fil du vent : je la suis, je l’attends, depuis un temps que je n’ose pas encore mesurer. Elle est restée dans mon cœur en lettres rouges, et je crois savoir, obscurément, que c’est pour elle que je suis encore là. Mais n’anticipons pas. Elle lisait, donc, ces mots :

Une harmonie secrète s’établit entre la Terre et les peuples qu’elle nourrit, et quand les sociétés imprudentes se permettent de porter la main sur ce qui fait la beauté de leur domaine, elles finissent toujours par s’en repentir. Là où le sol s’est enlaidi, là où toute poésie a disparu du paysage, les imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent, la routine et la servilité s’emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort.

Je souffle doucement sur les flaques devant la maison.

Le grand chêne centenaire me regarde faire, patient, immobile, aussi vieux que la rivière et aussi peu pressé qu’elle de voir les choses changer.