La logorrhée, chapitre dixième : le doc.
Le docteur Châtaigne s'endort devant sa télé et se réveille en sursaut. Quelqu'un a écrit un roman sur Vallon. Tout le monde en prend pour son grade. Et les notifications s'accumulent sur son téléphone.
C’est un soir maussade dans l’appartement vallonnais.
Les appartements dans le centre de Vallon-Pont-d’Arc sont maussades quoi qu’il en soit. Quand je risque une irruption par les fenêtres entrouvertes de ceux du boulevard principal, je ne m’y attarde guère. Il y traîne quelques vieilles âmes obsessionnelles tapies dans les coins sombres, incapables de prendre de la distance vis-à-vis du passage entre les mondes. Personne ne semble s’en rendre compte. C’est dire le niveau de conscience des gens qui habitent désormais sur place.
Je préfère le Doc.
Jamais le docteur Thierry Châtaigne n’imaginait vivre pareilles conditions climatiques quand il a choisi de s’installer en Ardèche quelques années auparavant. Ce n’est pas comme ça qu’on lui a vendu la vie sur le territoire à l’époque. Encore un coup de sa femme qui voulait tout recommencer, se mettre au vert, comme elle dit si bien, repartir à zéro. Il se doutait bien que ce retour à la campagne visait surtout à sauver leur mariage ; et comme il avait de sérieuses raisons de se sentir coupable de leur déliquescence, il s’était bien gardé d’émettre la moindre réserve. Au lieu de camoufler le gouffre, leur arrivée ici n’a fait qu’en révéler l’ampleur.
Le genre d’homme à dire à son ex-femme :
— Je te rappelle que ce n’est pas moi qui ai voulu ce divorce. D’ailleurs ce n’est pas moi qui ai voulu me marier non plus.
Ce que Thierry veut, lui-même ne saurait le dire. Jusqu’ici il a toujours choisi ce que les autres lui disaient de désirer. Il s’est fié à la moue des personnes repères de sa vie et a absolument évité d’entendre ce que le chant éventuel de son âme pouvait bien lui dire.
Rentré à vingt heures après son travail et un petit passage par le PMU du coin, l’institution remarquablement incontournable, ouverte toute l’année au même titre que la poste ou la mairie, le docteur Châtaigne s’écroule sur le canapé et allume la télé presque sans y penser, par pur réflexe.
Il retire ses chaussures l’une après l’autre en poussant le talon du pied, d’un coup sec de mec habitué. Elles volent dans tout le salon, comme souvent.
— C’est clair, il marmonne à voix haute, demain je vais encore devoir les chercher. Ça tombe n’importe où.
Il se parle à lui-même, ou peut-être à moi. Je n’ai aucun moyen d’en avoir le cœur net.
Déjà pas épais au départ, un grand échalas dégingandé, un grand con comme disait son beau-père, il s’observe impuissant achever de creuser son corps. Il se tient voûté, le visage de plus en plus marqué par la déchéance intérieure commencée il y a longtemps mais qu’il n’a désormais plus la force de contenir. Il est à la limite de la momification, c’est comme ça qu’il envisage les choses.
La bière du soir au bar est devenue plus problématique depuis quelque temps. La dépendance est assez forte pour le faire s’asseoir tous les soirs à la même table, mais pas assez avancée pour boire tout seul à l’appartement. C’est le houblon qui le nourrit désormais.
Il a un statut à défendre quand même.
— Ils n’ont que ça à faire les cons, il marmonne dans sa barbe.
Tout le monde peut l’entendre en y prêtant attention, même ceux derrière la cloison, morts ou vifs, qui végètent là depuis un sacré moment. J’abonde dans son sens. L’esprit petit village sévit à Vallon plus encore qu’ailleurs.
Il pense à Catherine, la petite de la réserve naturelle, et au matin où il l’a vue pour la première fois, traversant à gué dans le méandre du cirque de la Madeleine.
C’était à l’époque où il travaillait avec les pompiers lors de leurs interventions dans les gorges. Là, il était heureux sur leur zodiac filant sur la rivière. Il avait l’impression d’être dans Alerte à Malibu.
Ce matin-là, Catherine avançait dans le courant, de l’eau presque à la taille, son visage harmonieux offert aux premiers rayons du soleil. Elle avançait d’un pas tranquille qui savait apprécier la surface lisse des galets glissants et jouer avec le courant qui se prenait entre ses jambes. Les bras levés au-dessus de la tête pour porter son sac, avec le polo vert des gardes de la réserve, pourtant peu seyant, elle avançait avec cette assurance tranquille des gens qui habitent vraiment leur corps, sans en faire ni spectacle ni question.
Rien à voir avec ce que le désir social avait imposé jusque-là à Châtaigne comme objet de désir. Cette présence-là, c’était quelque chose d’antérieur à la mode et aux images, quelque chose qu’il ne savait pas nommer et qui l’avait arrêté net. Tout à coup, il se demanda en la voyant marcher ainsi sur son chemin comment il avait pu se tromper à ce point.
C’était aussi une période où les patients l’attendrissaient encore. Quand il voyait une maman s’occuper avec amour de son nouveau-né en salle d’attente, il disait bah voilà, il n’y a que l’amour qui compte et il était vraiment à ce qu’il disait. Il se trouvait même très spirituel, à sa place de médecin de campagne.
Bon. Mais ça, c’était avant. Avant la débâcle, l’alcool, la fin du mariage et de pas mal d’illusions. Maintenant il rase les murs et regarde ses chaussures. Il les balance le soir au travers de son salon comme par dépit d’avoir accepté, toute la journée, de ne regarder qu’elles.
C’est bloqué. C’est tout.
Sur son canapé, l’alcool aidant, le ronron hypnotique de la télé et les gouttes de pluie contre le vélux au-dessus ont raison de lui. Il s’endort, presque avec quiétude et sans plus aucune certitude hormis celle d’un épuisement de l’instant.
Il ne mangera pas ce soir non plus. Remplir son frigidaire n’est plus sa priorité.
Il est content de ne pas voir ça d’un œil extérieur.
C’est le mot Ardèche qui le réveille.
Il croit à un mirage, une distorsion de son esprit. Puis le mot se répète encore. Il est dans la pièce, il ne réalise pas d’où il arrive, par quel miracle il vient jusqu’à lui. Il ne sait pas que je suis sur ses traces depuis le moment où je l’ai aperçu assis avec les autres à la terrasse, saisie par le tableau incroyable de désespoir contenu dans cette expérience humaine. Je n’irais pas jusqu’à prétendre que c’est du Zola, mais pas loin quand même.
Un filet de salive a trouvé le moyen de couler doucement de sa bouche. Il s’en rend compte, sursaute, s’essuie les lèvres avec la manche de sa chemise déboutonnée et augmente le son.
C’est l’émission littéraire de France 5. Il est vingt et une heures trente et nous sommes mercredi.
— Ah, c’est pour ça.
Il se souvient qu’Augustin Trapenard présente désormais cette émission. Il la regardait avec sa femme à l’époque de l’ancien présentateur, c’est pour ça qu’il a l’habitude d’allumer la chaîne le mercredi soir. Ce réflexe est inscrit en lui comme une évidence qu’il ne remet plus en cause. D’un coup il réalise non seulement l’origine de son rituel télévisuel, mais aussi la force de sa capacité au conditionnement. Il hoche la tête, un peu désespéré de la découverte.
— Viens-en au fait, tonton, tu radotes déjà à ton âge ?
Il a horreur des journalistes de toute façon. Il est sûr d’avoir entendu le mot Ardèche prononcé plusieurs fois dans son sommeil, peut-être même celui de Vallon-Pont-d’Arc.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire, il s’affole un peu. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de m… ? Il redoute d’avoir totalement perdu l’esprit. L’abus d’alcool, il se dit.
— Et qui pourtant est en train de devenir un vrai succès de librairie, dit le présentateur. L’éditeur, conscient du phénomène sans précédent, m’a prié de vous en parler avant la trêve estivale... Les ventes se sont envolées au point qu’il est actuellement en rupture de stock. Du jamais vu pour un auteur inconnu. Je vous recommande vivement cet ouvrage, l’incontournable de la serviette de plage cette année. Réservez-le, mettez des alertes sur les sites, harcelez les vendeurs de la Fnac, ce livre est un phénomène.
— Non mais je rêve ou quoi. C’est une blague.
Châtaigne s’allume une cigarette, tire deux bouffées coup sur coup, soupire. Il augmente encore le son.
— Il s’agit d’une fiction, plus précisément d’un roman ayant pour décor l’un des plus grands sites touristiques ruraux français, celui des gorges de l’Ardèche et de sa commune emblématique, Vallon-Pont-d’Arc. Peut-être y serez-vous justement cet été. De quoi pimenter l’esprit du roman de l’été : La Vallée aux Touristes.
Il a envie d’éteindre son poste. C’est la sidération qui l’en empêche, comme un lapin pris dans les phares d’une voiture, tétanisé au milieu de la route.
— Quelqu’un a fait une fiction ultra satirique sur le coin. Quelqu’un qui semble connaître très bien le territoire et les gens qui y habitent. Ce roman prévoit une hécatombe monumentale liée au comportement des habitants et des élus depuis l’arrivée massive du tourisme et dans leur gestion de la crise écologique. Apparemment tout le monde en prend pour son grade.
— D’accord je vois le genre. En même temps je ne peux pas lui donner tort au type. Tiens, s’il y a des trucs croustillants sur les autres, ça me donne presque l’envie de l’acheter.
Il écrase rageusement sa cigarette.
— La Vallée aux Touristes. C’est son titre. Ouais, ça sonne bien. Jamais je n’aurais cru que qui que ce soit d’ici puisse être assez lettré pour écrire quelque chose qui se tienne. De toute façon, ce n’est pas maintenant que je vais me mettre à la lecture.
Il ironise bêtement et change de chaîne.
Il le sent, son cœur bat très vite. Il est parfaitement décontenancé. Il claque des dents.
— Non mais je me fais quoi là ? Une crise d’angoisse ? Manquait plus que ça, saloperie de télé.
Il se retrouve à faire les cent pas dans l’appartement minable.
— Si ça continue je prends un Xanax. C’est quand même moi le médecin, merde.
Il finit par s’asseoir à son bureau sur la mezzanine et allume son ordinateur de bien mauvaise grâce, mais avec le sentiment persistant de ne plus avoir le choix maintenant qu’il sait.
Il cherche d’abord fébrilement l’âge de l’écrivain aux bagues aperçu à l’émission. Puis, n’y tenant plus, il tente d’acheter La Vallée aux Touristes. Les commentaires sont élogieux. Tout le monde semble excessivement emballé. Rupture de stock partout, les alertes disponibilité s’accumulent de toutes parts.
— En même temps, en parlant du bouquin à la télé, il s’attendait à quoi Trapenard ?
Il reste quelques minutes, hagard, les yeux rivés à l’écran, voûté devant cette lueur blafarde presque surnaturelle. Il redoute déjà la journée de consultations du lendemain : les commentaires, les questions, les remarques de ceux mieux informés qui ne se gêneront pas pour étaler leur science.
Il est sûr d’une chose : il va devoir faire profil bas plus encore que d’ordinaire.
Le téléphone s’allume plusieurs fois. Son ex-femme. Lydie. Un collègue du cabinet : celui qui aime pratiquer des électrocardiogrammes. Pas besoin de les ouvrir, il sait par avance ce dont il s’agit. La vitesse de propagation est éloquente, mieux que n’importe quelle épidémie.
— Comment je vais pouvoir dormir moi maintenant.