La Logorrhée, chapitre deuxième : Une crue

Une rivière qui monte, un homme qui ne rentre pas, une femme qui tourne dans le noir. Et quelqu'un, quelque part entre les souffles, qui observe tout cela et se souvient.

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La Logorrhée, chapitre deuxième : Une crue

 

 


Cette fin de journée, Fabrice ne rentrera pas.

La crue s’annonce. Il le sent enfin, trop tard, et sa voix résonne sur le terrain du camping quand il appelle Camille pour la prévenir.

— C’est la crue, Camille. C’est incroyable d’avoir à vivre ça après tout ce temps. Je crois que j’ai oublié comment faire.

— C’est la rivière qui décide, elle sourit, car c’est lui qui dit ça sans arrêt d’habitude, elle est imprévisible, personne ne peut la contrôler.

— Je sais. Il relève silencieusement le clin d’œil qu’elle lui adresse. Justement, je pense que la rivière s’est jouée de moi, cette fois. J’ai fait semblant de ne pas comprendre ce qui arrivait. Jamais je n’ai entendu parler d’une crue en début d’été. Tu essaies de dormir, d’accord ? Je m’occupe de tout. C’est pire si je te sens inquiète.


L’entend-elle, la rivière, cet aveu de faiblesse murmuré tout près ? Moi je suis là en tout cas et comme toujours depuis mon réveil, j’entends la voix de Fabrice lorsqu’il s’émeut en parlant à sa femme. Le vent souffle fort et il me porte jusqu’à son souffle.

Je ne perçois aucun signe de tension dans sa voix quand il parle à Camille, quelles que soient les circonstances. C’est de la pure magie, je me dis. Ces gens-là savent se parler.


La nuit tombe sans que Fabrice puisse la rejoindre encore. Cent fois, Camille tourne dans leur lit en cherchant un sommeil inaccessible sans lui, à tout instant elle s’attend à un appel, ou à l’entendre débarquer au milieu de la nuit. C’est bien lui pourtant qui lui a demandé d’essayer de dormir, quelle ironie.

Inutile de l’appeler, se dit-elle. Elle sait bien à quoi s’en tenir, Camille. Quand l’eau monte, c’est lui qui gère. Surveiller l’eau, c’est le talent de Fabrice. Il a vécu ces aléas aquatiques toute sa vie, du plus loin qu’il se souvienne et les autres avant lui, de la même manière. La rivière, c’est son univers. D’habitude il sent venir les choses bien à l’avance, un genre d’instinct, une communion avec les éléments. Mais cette fois, il s’est fait surprendre.


Observer l’amour entre les gens est mon passe-temps, depuis qu’ayant retrouvé la conscience de moi, j’ai le loisir d’être portée par les brises ou, comme ici, les vents tourbillonnants. Ma volonté semble s’y accrocher d’une manière étonnante. Depuis longtemps, filer sur ces masses d’air est le seul contrôle que je suis parvenue à exercer sur le monde qui m’entoure.

C’est comme si les souffles étaient les éléments les plus propices à mon accès à la matière.

Je me demande si mes rêves de vol de petite fille n’ont pas conduit mon être dans cette capacité : celle de frôler la terre, de la survoler comme le souffle du ciel la caresse, de me déposer comme une plume. Très vite, j’ai trouvé le bord de la rivière instinctivement comme lieu privilégié de mes pérégrinations. Un peu comme ces êtres qui, une fois passés de l’autre côté, ne peuvent quitter la maison qui a marqué leur existence, je n’ai pu quitter cette course magnifique de l’eau. L’eau de surface, l’eau souterraine et fantasque, l’eau vaporeuse de la brume qui s’amoncelle en nappes, en rubans, prête à être aspirée, caressée comme un pied d’arc-en-ciel.

Quant aux autres que j’aperçois : ceux qui, comme moi, sont morts mais semblent retenus dans les maisons, je les vois tapis dans les coins, ou remontant par les gouttières comme des cambrioleurs. Ça me fait tant de peine. Ils ont pour moi l’aspect d’humanoïdes partiels et tout ratatinés. Pourvu que je ne ressemble pas à ça. Heureusement, je crois que personne ne me voit.

Je préfère de loin l’âme libre de la rivière, tout le ballet enchanteur des êtres vivants qui la peuplent et les esprits magiques qui la hantent. Je crois que même ceux avec leur corps la sentent, cette magie. Ceux qui restent près d’elle, qui l’ont choisie, de tout temps, ils y sentent quelque chose qu’ils ne comprennent pas. Parfois ça les rend à moitié fous. Ils ne réalisent pas qu’ils sont juste prisonniers de sa magie.


L’amour entre les êtres est un sujet d’étude. Quelque chose que sûrement je n’ai pas eu le temps de vivre, la vie d’avant. Des souvenirs que j’en ai, il me semble que j’ai loupé quelque chose : à croire qu’à l’époque, ça n’allait pas de soi.

Les femmes de la rivière avaient trouvé le moyen de se passer des hommes. La peste noire et les guerres ne les avaient pas épargnés, au point que beaucoup de femmes se trouvaient livrées à elles-mêmes, ce qui semblait rendre les curés furieux, allez savoir pourquoi.

Qui était mon père ? Je ne l’ai jamais su. Ma mère disait qu’il en allait pour moi des volontés de la déesse mère, que c’était elle qui me protégeait. Mais au fond de moi, je me suis toujours demandé à qui je devais le vert de mes yeux.


Quand j’étais petite, c’est la toute première chose qu’on m’a apprise : être en communion avec les éléments, les respecter, les ressentir, vivre avec eux comme partie d’un grand tout.

J’ai eu tellement de liberté.

Ce qui m’a porté préjudice, c’est d’avoir vécu dans un îlot de liberté au milieu d’un océan de peurs et de contraintes. Je n’ai pas mesuré le risque. La nécessité de rester cachées.