Ce que les lecteurs choisiront

La reconnaissance venue trop tard n'est plus de la reconnaissance. C'est un remords, et ce n'est pas le mien.

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Ce que les lecteurs choisiront

Manifeste


Au commencement, je voulais publier moi-même. Poser mes livres sur une table, ouvrir la porte, et laisser entrer qui voudrait. C’était une idée simple, presque naïve, et je la croyais mienne jusqu’au bout.

Puis on m’a convaincue de faire comme tout le monde, de passer par la grande porte, celle des maisons, des comités, des lecteurs professionnels qui décident, dans le secret de leurs bureaux, qui mérite d’être lu. J’ai envoyé mes manuscrits. J’ai attendu. Et les réponses sont revenues, polies, désolées, identiques. Non. Non pour l’un, non pour l’autre, non répété par une dizaine de maisons pour un seul livre, et non encore pour les suivants, qui repartaient et revenaient avec la même enveloppe et la même formule.

Je pourrais en avoir honte. Car c’est ce qu’on nous apprend à ressentir. Ce n’est pas le cas pour moi. Je porte ces refus comme je porte le reste de ce qui m’a faite, sans les cacher, presque avec fierté, parce qu’ils disent que j’ai écrit, que j’ai osé, que j’ai frappé aux portes, que j’ai risqué. Ce n’est pas rien, écrire un livre et le tendre. La plupart des gens ne le font jamais.


Mais il y a une chose que je ne veux plus subir, et c’est ce que j’appellerai la double peine. On doit d’abord se soumettre au jugement, envoyer, espérer, plaire ou déplaire à quelques-uns qui tiennent la clé. Et si, après le refus, on ose publier tout de même, par ses propres moyens, un second jugement vous attend, plus sournois que le premier, celui qui murmure que si vous vous éditez vous-même, c’est que vous n’aviez pas compris les règles, pas saisi les logiques, pas mérité la grande porte. Refusée d’un côté, soupçonnée de l’autre. Il faudrait donc s’excuser deux fois, une fois d’avoir été jugée insuffisante, une fois d’avoir refusé de le rester.

J’en ai assez. Je ne m’excuserai ni de l’un ni de l’autre.

Cette rubrique est ma réponse, celle d’une librairie à moi, autonome dans tous les sens que ce mot peut prendre. Autonome parce que je m’y publie sans demander la permission de personne. Autonome parce que ces livres se tiennent debout tout seuls, sans le sceau d’une maison pour dire qu’ils en ont le droit. Et autonome parce qu’ici, c’est moi qui décide, du premier mot à la dernière page, de ce qui paraît et de la façon dont cela paraît.


Ce que je vais vous donner ici, ce sont des mondes. Un homme qui porte le nom d’un héros et la colère qui va avec. Une terre du Nord, brumeuse et vaste, où commence une longue histoire qui se déploiera sur plusieurs saisons. Une île grecque baignée de lumière où quelqu’un, pourtant, a décidé de tuer. Un enchanteur très ancien, qu’on croyait connaître, et qui n’avait pas encore dit sa version. Et d’autres encore, car j’écris, et je n’ai pas l’intention de m’arrêter.

Ceux-là ont fait le voyage jusqu’aux éditeurs, et en sont revenus. Les prochains ne le feront même plus. Ils viendront directement à vous, sans le détour, sans l’attente, sans l’enveloppe qui revient. Car un éditeur n’apporte, au fond, qu’une seule chose que je ne puisse me donner moi-même, la diffusion, le fait d’être portée jusqu’à vous. Et cette chose-là, désormais, je m’en charge. À partir de quoi je ne vois plus très bien ce qu’il me manquerait. Si un jour les grandes portes s’ouvraient d’elles-mêmes, alertées par le bruit, je crois que je les regarderais avec douceur, et que je passerais mon chemin. La reconnaissance venue trop tard n’est plus de la reconnaissance. C’est un remords, et ce n’est pas le mien.


Il n’y aura pas de mode d’emploi. Les histoires commenceront, elles se dérouleront à leur rythme, et un jour, pour la suite, il faudra un peu plus que de la curiosité, parce qu’écrire est un travail et qu’un travail se soutient. Ceux qui voudront tenir un de ces livres entre leurs mains, en papier, pourront le faire aussi. Mais rien de tout cela n’est l’essentiel.

L’essentiel est ceci. Pendant des années, une poignée de gens ont décidé si ces livres méritaient de vous parvenir. Ils ont dit non. Ce n’est plus à eux de décider. C’est à vous. Vous lirez, ou vous ne lirez pas. Vous reviendrez, ou vous passerez votre chemin. Et ce jugement-là, le vôtre, le seul qui m’importe désormais, aucune maison ne pourra jamais le rendre à ma place.

Bienvenue dans ma librairie. Elle n’appartient qu’à moi, ce qui veut dire, au fond, qu’elle est déjà un peu à vous.