Ce que le corps sait que le diplôme ignore
Ce qu'un pouvoir ne peut pas s'approprier, il cherche à le faire disparaître. Et pourtant l'eau remonte. Toujours.
Sur les savoirs qu’on utilise en cachette et ceux qu’on brûle officiellement
Il est sept heures du matin. Un médecin entre dans mon cabinet, grand, sportif, la démarche légèrement altérée de celui qui compense depuis des semaines. Tendinite du tendon d’Achille, diagnostiquée par son propre corps de métier, trois semaines de traitement, une infiltration, des confrères. Dans quarante-huit heures, il part courir un marathon.
Je le soigne. Il repart. Deux jours plus tard, il court ses quarante-deux kilomètres.
Quand je le croise dans la rue et lui demande si le soin a servi, il me répond, tu as eu de la chance. Il n’est jamais revenu. Il ne m’a jamais envoyé personne.
Je pourrais m’en offusquer. Je préfère regarder cette phrase, parce qu’elle dit quelque chose d’essentiel sur la manière dont nous décidons, avant même d’ouvrir la bouche, si ce qu’on va entendre mérite d’être entendu. Le résultat était là, documenté par ses propres jambes au kilomètre quarante-deux. Et pourtant, chance. Parce que reconnaître que cela avait marché aurait obligé à reconnaître que quelque chose en dehors de son cadre avait une valeur. Et ça, dans ce cadre-là, coûte trop cher.
Ce médecin n’est pas ingrat. Il est cohérent. Je ne lui en veux pas. À sa place, dans son cadre, j’aurais peut-être fait de même. Mais voilà le sujet que je voulais mettre sur la table ce soir.
Dans certains services hospitaliers, parmi les plus techniques qui soient, ceux où l’on traite les grands brûlés, il arrive qu’on fasse appel à des coupeurs de feu. Des barreurs de feu, des panseurs de secret. Des personnes dont on dit qu’elles savent, par un geste, une prière, une présence, apaiser la douleur des brûlures.
Officiellement, cela n’existe pas. Aucun protocole ne les mentionne, aucune étude ne les valide, aucun manuel n’en parle. Un médecin qui défendrait publiquement leur efficacité s’exposerait au ridicule, ou pire. Et pourtant, dans le secret des services, on a leur numéro. On les appelle. Discrètement, mais on les appelle, parce que les soignants qui les font venir constatent, sur la douleur de leurs patients, quelque chose qu’ils ne savent pas expliquer et qu’ils ne peuvent pas ignorer.
On utilise en pratique ce qu’on nie en théorie. On tend la main, en cachette, vers ce qu’on désavoue en public. Mon père dirait que c’est de l’hypocrisie. Je crois que c’est plus intéressant que ça, c’est le symptôme d’un système qui sait des choses qu’il ne peut pas s’autoriser à savoir.
Pour comprendre ce mécanisme, il faut passer par Thomas Kuhn. Dans La Structure des révolutions scientifiques, en 1962, ce philosophe a montré que la science ne progresse pas par simple accumulation de vérités. Elle fonctionne à l’intérieur de ce qu’il appelle des paradigmes, de grands cadres qui décident non seulement des réponses, mais des questions qu’il est permis de poser, de ce qui compte comme problème légitime et comme preuve acceptable.
Et il a nommé la chose la plus intéressante pour nous, les anomalies. Une anomalie, c’est un fait qui marche, qui se produit, qui s’observe, mais que le paradigme ne peut pas expliquer sans se fissurer. Face à l’anomalie, un paradigme ne se remet pas en cause aussitôt. Il l’ignore, il la minimise, il la range dans un tiroir. Ce n’est que lorsque les anomalies s’accumulent au point de devenir intenables qu’une crise survient, et parfois une révolution.
Les coupeurs de feu sont une anomalie au sens exact de Kuhn. Un fait qui marche, que le paradigme ne peut pas nommer, et qu’il choisit donc d’utiliser en silence plutôt que de reconnaître.
Pourquoi le reconnaître coûterait-il si cher ? Ivan Illich a répondu à cette question en 1975, dans Némésis médicale. Il a montré comment l’institution médicale a progressivement établi un monopole, non seulement sur les soins, mais sur le droit de dire ce qu’est la santé, la maladie, la guérison. Reconnaître qu’un coupeur de feu, une guérisseuse, un savoir non homologué obtient un résultat, ce n’est pas seulement admettre un fait gênant. C’est fissurer le monopole. C’est reconnaître qu’une partie du pouvoir de soigner échappe à l’institution qui prétend le détenir tout entier.
Voilà pourquoi le système préfère utiliser en secret plutôt que reconnaître en public. Le reconnaître ne coûterait pas seulement une théorie. Cela coûterait une part de pouvoir.
La conversation que je veux tenir jusqu’au bout ce soir est celle-ci, depuis combien de temps cela dure-t-il, cette façon d’écraser les savoirs qu’on ne peut pas s’approprier ?
En 1486, deux dominicains publient le Malleus Maleficarum, le Marteau des sorcières. Ce traité servira, pendant près de deux siècles, de manuel aux procès en sorcellerie. Et parmi ses cibles, on trouve, de façon insistante, les guérisseuses, les femmes qui soignent avec les plantes, celles qui accompagnent les naissances. Le Malleus l’écrit sans détour, si une femme ose soigner sans avoir étudié, elle est une sorcière.
Trois siècles plus tard, le vocabulaire a changé. Mais d’un côté le bûcher, de l’autre le règlement, se pose la même question, qui a le droit de soigner, et qui décide de le lui retirer ?
Je citerai ici une thèse qu’il faut manier avec des pincettes, parce qu’elle est provocante et qu’elle a ses faiblesses. En 1973, Barbara Ehrenreich et Deirdre English publient Sorcières, sages-femmes et infirmières. Leur idée est que la médecine moderne ne s’est pas seulement construite contre l’ignorance, mais aussi contre les femmes qui soignaient, en reprenant leurs savoirs, en les rebaptisant, et en les excluant de la profession qui se constituait. Des historiens, féministes ou non, lui ont reproché des raccourcis et des erreurs de fait. Je ne la prends donc pas pour argent comptant. Je la retiens comme une hypothèse féconde sur un mécanisme qui, lui, me paraît difficilement contestable, celui par lequel une institution naissante assoit son autorité en disqualifiant les savoirs qui la précèdent.
Foucault, dans Naissance de la clinique en 1963, a nommé une des pièces de ce mécanisme, le regard médical, cette façon souveraine de décider ce qui est visible et ce qui ne l’est pas, ce qui relève du savoir et ce qu’on renvoie à la superstition. Ce regard ne se contente pas d’observer le corps. Il institue un pouvoir, celui de dire le vrai sur lui, et de le dire seul.
Ce qui gênait dans la guérisseuse n’était pas tant la fausseté supposée de ses remèdes que son autonomie. Elle ne demandait la permission de personne. Elle tenait sa science de sa mère et de sa grand-mère, elle soignait au village, hors de toute institution. C’est cette indépendance, plus que l’erreur, qui la rendait insupportable à un pouvoir qui se voulait exclusif.
Il y a, dans le nord de l’Écosse, au village de Dornoch, une image qui me hante. Sous le sol de ce bourg se trouve une ancienne source de guérison, Tobar Mhicheil, le puits de Saint Michel, où l’on venait de temps immémorial chercher ce que nul médecin ne savait donner. En 1902, on a bâti par-dessus un hangar à locomotives. Le progrès, littéralement, a coulé du béton sur la source sacrée. Le hangar est aujourd’hui désaffecté, les machines sont parties depuis longtemps. Mais l’eau, elle, n’a pas disparu. Elle remonte, par les joints, par les fissures, partout où le béton cède.
Ce même village garde une autre mémoire. C’est à Dornoch que fut exécutée, en 1727, Janet Horne, dernière femme brûlée pour sorcellerie en Écosse. La source qu’on recouvre et la femme qu’on brûle, au même lieu, à deux siècles de distance, disent la même chose, ce qu’un pouvoir ne peut pas s’approprier, il cherche à le faire disparaître. Et pourtant l’eau remonte. Toujours.
Mon père m’objecterait, et il aurait raison de le faire, que critiquer ainsi la science, c’est ouvrir la porte à toutes les charlataneries. C’est l’objection sérieuse, et je veux y répondre sérieusement.
Je ne plaide pas pour l’abandon de la rigueur. Je plaide pour l’exact contraire, pour qu’on l’applique jusqu’au bout, y compris aux angles morts du système. Un paradigme qui utilise en cachette ce qu’il refuse d’étudier n’est pas rigoureux. Il est incohérent.
La philosophe Donna Haraway l’a dit mieux que moi en 1988, avec ce qu’elle appelait les savoirs situés. Ce qu’elle montre, ce n’est pas que tout se vaut, elle ne remplace pas l’objectivité par le relativisme où chaque opinion en vaudrait une autre. Elle dit le contraire, on s’approche mieux de la vérité en avouant d’où l’on parle qu’en prétendant ne parler de nulle part. Situer un savoir ne l’excuse pas de la rigueur. Cela l’y oblige davantage.
Mon médecin marathonien parle depuis quelque part, depuis des années de formation hospitalière, depuis un système qui a appris à hiérarchiser les preuves d’une certaine façon. Ce n’est pas un reproche, c’est un constat. Il est situé. Comme moi. La seule différence, c’est que moi, je le sais, ou du moins je m’y emploie.
Alors laissez-moi vous dire depuis où je parle, moi. Vingt ans de mains sur des corps. Une certitude clinique acquise dans la durée, documentée, transmise, des résultats que j’ai vus, que d’autres ont vus, même s’ils ne les ont pas toujours nommés. Et en même temps, un doute constant sur ce que ces résultats signifient, sur le récit que je construis par-dessus ce que mes mains font, sur la théorie que je plaque sur la pratique.
Il y a deux sortes de doutes, et j’ai mis longtemps à les distinguer. Le premier paralyse. Il ressemble à de la prudence, mais c’est de la peur, la peur de se tromper, d’être jugée, de sortir du cadre. Ce doute-là ne protège pas les patients. Il protège le praticien. Il a l’air de la sagesse, et c’est souvent de la lâcheté.
Le second affûte. Il ressemble à de l’inquiétude, mais c’est de la vigilance, la conscience que chaque corps est différent, que ce qui a marché hier ne marchera pas forcément aujourd’hui. Ce doute-là est actif, vivant, nécessaire. Ce n’est pas lui qui m’empêche d’agir. C’est lui qui fait que j’agis mieux.
Mes mains ne doutent pas, elles savent ce qu’elles font. Ma tête, elle, doit garder le doute sur ce qu’elle croit comprendre de ce que mes mains font. Ce sont deux choses séparées. Je peux faire pleinement confiance au geste, et douter entièrement de son explication. Ce n’est pas de la modestie. C’est le minimum de rigueur que je me dois, à moi, et à vous qui me lisez.
Je suis fille de protestants, des gens qui ont appris à peser leurs convictions, à ne pas les lâcher sous la pression, et à tenir debout jusqu’à la fin du repas. Mon père a ses certitudes sur la médecine, sur la science, sur ce qui mérite d’être pris au sérieux. Les miennes sont souvent différentes des siennes.
Mais ce que je lui dois, sans le lui avoir jamais dit clairement, c’est précisément cette façon de tenir. De ne pas changer de sujet quand ça brûle. De rester assis quand les autres se lèvent.
Ce que je fais ici, nommer la zone grise, dire que le système utilise en secret ce qu’il nie en public, défendre des savoirs qu’on a brûlés avant de les rebaptiser, ce n’est pas de la résistance pour la posture. C’est l’application, à ma profession, de ce que le culte protestant m’a appris avant même que je sache ce que c’était, qu’on n’avance que vers ce qu’on regarde en face.
Les coupeurs de feu ont un numéro dans un tiroir quelque part. Janet Horne est sous une pierre dans un jardin de Dornoch. Et l’eau du puits de Saint Michel remonte par les fissures du béton. Ce que le corps sait avant le diplôme ne disparaît pas. Il attend, simplement, que quelqu’un accepte de l’entendre.
Pardon, papa. Et merci.