> ## Content Index
> Fetch the complete content index at: https://lachairetlinexplique.fr/llms.txt
> Use this file to discover other available public pages before exploring further.

# Partie II : Le chant de la rivière, Chapitre quatorzième : Le parking
- URL: https://lachairetlinexplique.fr/partie-ii-le-chant-de-la-riviere-chapitre-quatorzieme-le-parking/
- Published: 2026-10-13T16:26:24.000Z
- Updated: 2026-10-13T16:26:31.000Z
- Description: c'est là que le père est mort, c'est là que le fils attend, c'est la tombe sans stèle
- Author: BARBEYRAC AMANDINE
- Tags: La librairie autonome

---

— Papa, viens me chercher au cabinet médical, s’il te plaît.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Je te raconterai. Je ne peux pas te parler maintenant.

— À Vallon ?

— Bien sûr.

Fabrice entend dans la voix de son fils la fébrilité qu’il lui connaît depuis toujours. Il n’a même pas le temps d’en dire davantage : Thomas lui a déjà raccroché au nez.

— Quel caractère.

Cela le fait sourire, ce tempérament parfois bourru, c’est bien celui du père Ernesti. Cet échange lui rappelle l’anxiété de Thomas tout petit, quand il se réveillait la nuit pour être consolé d’avoir fait un cauchemar. Il refusait de donner la moindre explication mais arrivait, bouleversé, dans le lit de ses parents.

Je suis restée souvent près de lui aux heures les plus sombres de ses nuits, à veiller son sommeil. Dormir a toujours été un vrai problème pour lui, du plus loin que je me souvienne. Chez les Ernesti, on ne dort jamais que d’un œil, personne ne s’en est ému plus que de raison. Quand je restais avec lui, je pensais qu’il me reconnaîtrait peut-être, me sentirait, comme Fabrice l’avait fait au même âge. Au moins son sommeil était-il plus calme en ma présence. J’attendais qu'il l’emporte et puis je disparaissais dans la nuit : je n’aime pas m’attarder dans les maisons, il m’apparaît alors un sentiment d’étouffement, une urgence et un danger, presque comme si j’allais me retrouver piégée entre quatre murs.

J’ai besoin de sentir le ciel au-dessus de ma tête, l’infini et l’air qui passe.

---

Il y a à peine quelques minutes de voiture entre le camping et le cabinet médical, mais Fabrice s’inquiète. Je vois sur la peau de son visage la crispation de ses pensées. Il laisse tout en plan : la remise en état des sanitaires après la montée des eaux attendra, plus personne n’est à quelques heures près, ni même à quelques jours.

À l’évidence les touristes sont partis. Depuis la crue, nul ne sait quand ils reviendront. J’en suis ravie, l’envahissement dont la rivière fait l’objet tout au long de la saison me crève le cœur. En attendant, elle a chassé on ne peut plus efficacement la plupart des nouveaux arrivés. Quelques habitués de toujours se sont réinstallés sur le camping dès qu’ils en ont reçu l’autorisation, restant à bonne distance de l’eau : des campeurs réguliers, presque de la famille, qui donnent un sérieux coup de main aux Ernesti pour rendre le lieu accueillant.

---

Nous arrivons rapidement sur le parking du cabinet médical, devant le bâtiment vétuste et hétéroclite qui tient lieu de maison de santé. Un patchwork de pièces de toutes les époques réunies en une seule couverture, une aberration architecturale. Pourquoi les lieux de soins dédiés à la médecine officielle doivent-ils être aussi tristes, je me le demande. Peut-être pour donner un gage de sérieux. Peut-être parce qu’avec la manne permanente de patients, il est inutile de faire le moindre effort supplémentaire. Une posture très masculine, celle qui s’empresse de mesurer la valeur de toute chose au niveau d’austérité qu’elle dégage.

Sur ce lieu pèse la mort du père, évidemment, comme la croix de la basse Ardèche. À chaque fois que Fabrice s’approche du bâtiment, il lui semble être face à une stèle ou pire, à un bouquet de fleurs déposé sur le bord d’une route après un accident mortel. Aller devant ce foutu cabinet, c’est aller sur la tombe du père Ernesti.

— Je ne suis pas objectif, il soupire.

Moi non plus, pour d’autres raisons. Les miennes sont liées à un passé plus lointain : la haine farouche que la médecine officielle vouait au savoir des femmes qui peuplaient mon univers a été mon quotidien, le spectre qui nous poursuivait toutes. C’est souvent eux qui témoignaient lors des procès contre les guérisseuses, bras armé de l’église, caution scientifique du monde des hommes. Aujourd’hui la prise de pouvoir du corps médical est la même, mais elle a le monopole.

À croire que les médecins sont les nouveaux curés.

---

Fabrice pose les yeux sur son fils.

Thomas est simplement assis sur le muret qui jouxte la route, absorbé par son téléphone, un jeune de son âge, en somme. Il n’a même pas vu son père arriver.

— C’est bien, il y a des choses qui ne changent pas on dirait.

Fabrice est soulagé. Il réalise qu’il n’y a réellement pas de quoi s’alarmer. Son regard remonte vers le cabinet médical, il ne peut s’empêcher de penser au projet de la maison de santé toute neuve que la mairie entreprend de construire. Un bâtiment gigantesque. La gale de la mairie, ce projet, le parasite qui gratte et dont on met des plombes à se débarrasser.

Le pouvoir du corps médical est incontestable, surtout en milieu rural où il est prioritaire de garder ses médecins, d’en faire venir de nouveaux. Or le contexte est tel qu’il est difficile d’en retenir dans un pays désœuvré l’hiver et envahi l’été. Le problème, et ça Fabrice y pense sans arrêt, c’est que personne ne sait encore qui paiera les loyers susceptibles de mettre le budget à l’équilibre. Le projet est pharaonique, bien trop ambitieux pour le petit territoire. Les voilà donc contraints d’accepter, c’est dire, de proposer à d’autres professionnels de santé d’intégrer la structure.

C’est ainsi que l’ostéopathe du coin se retrouve soudain le bienvenu.

---

Mais cela fait un bail que Gilles Bareau a construit son propre bâtiment sans attendre la moindre aide de qui que ce soit. Il l’a fait dans le désintérêt le plus général, presque en catimini, trop insoumis pour être dans les petits papiers des médicaux comme des élus.

Il a même planté un panneau à l’entrée :

*Ici, on respecte votre liberté, votre dignité et le secret médical.*

Cela lui a coûté la rancune tenace du corps médical, et il s’en porte très bien. Rien de très différent, finalement, du traitement réservé au malappris depuis son installation, il y a des années.

Hors de question pour lui d’intégrer aujourd’hui une structure qui ne sera pas la sienne. Il le sait, on l’invite pour l’abondance de sa patientèle, pour sa capacité à payer le loyer requis, à participer à l’équilibre du projet.

— Ils sont à la limite du fonctionnariat, même en libéral, c’est ce que dit Gilles.

---

Fabrice baisse la vitre du vieux Berlingo.

Thomas se lève d’un bond du muret, un petit saut en avant de ses jambes dans le vide, un amorti à peine perceptible de celui qui a toujours eu à courir dans les pentes et escalader les pierriers et monte prestement dans la voiture. La porte fait un boucan d’enfer.

Il a l’air plus détendu que Fabrice ne l’avait envisagé. C’est en se tournant vers lui que son père le voit.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

Il montre le pansement que Thomas arbore au-dessus de l’œil droit.

— Rien. Je vais t’expliquer.