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# L’homme qui a eu raison trop tard
- URL: https://lachairetlinexplique.fr/lhomme-qui-a-eu-raison-trop-tard/
- Published: 2026-10-21T14:45:36.000Z
- Updated: 2026-10-21T20:47:57.000Z
- Description: La faute n'est pas dans le refus. Elle est dans la clôture.
- Author: BARBEYRAC AMANDINE
- Tags: Traversées

*L’ostéopathie, une enquête · article premier*

*Sur Andrew Taylor Still, la médecine de son temps, et le pire moment pour avoir raison*

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Je pratique depuis vingt ans un métier dont je ne sais pas dire, avec certitude, pourquoi il fonctionne. C’est une situation inconfortable, et j’ai décidé d’y regarder de près. Cette série sera donc une enquête, menée par une praticienne sur sa propre pratique, avec l’intention d’aller là où cela, justement, la dérange. Je commence par le commencement, c’est-à-dire par un homme, un deuil, et une époque que nous avons complètement oubliée.

Un avertissement, d’emblée : ce que je vais raconter est en partie une légende, et je dirai à chaque fois où la légende s’écarte des archives. Cela vaut mieux que de découvrir plus tard, en lisant un contradicteur, que l’histoire qu’on se raconte à soi-même ne tient pas.

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En 1864, dans le Kansas, un praticien de campagne regarde mourir trois enfants. Une méningite cérébro-spinale les emporte les uns après les autres, deux des siens et un enfant qu’il avait adopté, précisent les archives du musée qui porte aujourd’hui son nom. Quelques semaines plus tard, la fille née de sa seconde épouse meurt d’une pneumonie. On dit souvent « trois de ses enfants » ; c’est un raccourci, et je préfère le chiffre exact, parce qu’une histoire qui a besoin d’être arrondie commence mal.

Cet homme s’appelle Andrew Taylor Still. Il a trente-cinq ans. Il soigne, il a soigné pendant la guerre, et il ne peut rien.

Dix ans plus tard, en 1874, il déclarera avoir « hissé la bannière de l’ostéopathie ». Le mot lui-même ne viendra qu’en 1885, forgé sur le grec, l’os et la souffrance. Tout ce que je fais de mes mains, tous les jours, dans un cabinet ardéchois, descend de ces morts-là.

On raconte souvent cette histoire comme une légende fondatrice, avec la componction qu’on réserve aux origines. Un père brisé, une révélation, une doctrine. C’est une facilité. Ce qui m’intéresse est plus embarrassant, et beaucoup plus instructif : de quoi exactement Still s’est-il détourné ?

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Car il faut se souvenir de ce qu’était la médecine occidentale au moment où il exerçait, et ce souvenir a été soigneusement effacé.

Elle reposait encore largement sur la vieille théorie des humeurs : la maladie était un déséquilibre, un excès, quelque chose de mauvais qu’il fallait faire sortir du corps. Les historiens ont donné à cette pratique un nom qui dit tout, la médecine héroïque. On y saignait abondamment, à la lancette ou au scarificateur, cette petite boîte mécanique qui ouvrait plusieurs veines d’un coup. On y provoquait des vomissements, des diarrhées, des sueurs. On appliquait des substances caustiques pour former des cloques, parce que faire suppurer la peau passait pour évacuer le mal.

Et surtout, on donnait du calomel. Le calomel est un chlorure de mercure. On le prescrivait en doses massives, jamais standardisées, à peu près pour tout, et notamment, c’est un détail qui laisse songeur, pour traiter les diarrhées qu’il provoquait lui-même. Une chanson populaire américaine des années 1840 disait que le docteur arrive plein de bonnes intentions, mais qu’il n’oublie jamais son calomel ; elle était signée par les Hutchinson, une famille de chanteurs abolitionnistes, ce qui dit assez que la critique venait aussi du dedans. Un praticien de l’époque résumait la doctrine ainsi : la bile cause tout, le calomel guérit tout. En 1844, le Boston Medical and Surgical Journal constatait que le traitement le plus répandu consistait en saignées, calomel et remèdes minéraux.

Les effets sont ceux qu’on imagine d’une intoxication mercurielle : salivation torrentielle, parfois plus d’un litre par jour, chute des dents, tremblements, atteintes neurologiques, et, dans les cas les plus lourds, une gangrène mercurielle qui détruisait les tissus de la joue et de la bouche et laissait des visages défigurés.

Deux faits achèvent le tableau, et je les donne parce qu’ils m’ont arrêtée, avec, pour chacun, la précision qui les rend utilisables.

Le premier : le 4 mai 1863, le médecin-chef de l’armée de l’Union, William Hammond, raye par circulaire le calomel et l’émétique tartrique des tables d’approvisionnement de l’armée. Il écrit noir sur blanc que le mésusage de ces produits a fait plus de mal que leur bon usage n’a fait de bien, et invoque les cas rapportés de salivation profuse et de gangrène mercurielle. La mesure provoque un tollé professionnel. Hammond sera écarté quelques mois plus tard, puis condamné en cour martiale, sur des accusations d’irrégularités dans les marchés de fournitures, et dans le cadre d’un conflit personnel avec le secrétaire à la Guerre, non pour l’affaire du calomel. Mais cette affaire lui avait coûté ses soutiens. Sa condamnation sera annulée en 1878\. Interdire le poison n’était donc pas exactement une faute professionnelle ; c’était pire, c’était une imprudence politique.

Le second : une jeune infirmière volontaire de l’Union, Louisa May Alcott, contracte la typhoïde à l’hôpital de Georgetown pendant l’hiver 1862-1863 et se voit traiter au calomel. On lui attribue cette phrase, qui vaut tous les rapports : elle n’avait jamais été malade avant cela, et ne fut jamais bien portante après. Elle allait écrire Les Quatre Filles du docteur March. Je dois ajouter deux réserves. La formule est parfois attribuée à Clara Barton, qui vécut la même mésaventure la même année ; et des historiens de la médecine ont contesté que l’intoxication mercurielle suffise à expliquer les maux dont Alcott souffrit ensuite, avançant l’hypothèse d’un lupus. Elle-même, en tout cas, en accusait le traitement.

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Voilà donc la médecine dont Still s’est détourné : non pas la nôtre, non pas celle des antibiotiques, de l’asepsie et des essais contrôlés. Une médecine qui, devant trois enfants atteints de méningite, n’avait rien à proposer, et qui, en essayant quand même, pouvait aggraver leur agonie.

Je tiens à ce que ce point soit clair, parce qu’il commande tout le reste et parce que les deux camps l’escamotent. Ceux qui défendent l’ostéopathie en font une révélation mystique, ce qu’elle n’est pas. Ceux qui la combattent la présentent comme une lubie surgie contre la science, ce qu’elle n’est pas davantage. Elle est née d’un refus parfaitement rationnel, formulé par un homme qui avait vu de près ce que la médecine de son temps faisait aux corps. À sa place, en 1864, j’aurais probablement refusé aussi.

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Qui était-il, cet homme ? Pas le sage un peu vaporeux des portraits d’école. Un Américain du dix-neuvième siècle, entier et bagarreur.

Et ici, il faut une deuxième précision, car elle est plus dérangeante que la première. Still est présenté partout, y compris par les institutions ostéopathiques, comme médecin et chirurgien. Les archives disent autre chose. Fils d’un pasteur méthodiste qui était aussi médecin, il a été formé comme beaucoup l’étaient alors, par apprentissage auprès de son père. Il s’est engagé en septembre 1861 dans la neuvième cavalerie du Kansas comme hospital steward, infirmier-major, sergent d’intendance sanitaire, a été libéré en 1862, puis a servi dans les milices du Kansas. C’est dans son autobiographie, écrite bien plus tard, qu’il affirme avoir exercé « de fait » comme chirurgien. Il a suivi vers 1870 un cours abrégé au tout nouveau College of Physicians and Surgeons de Kansas City, mais on ne trouve trace d’aucun diplôme de médecine qui lui aurait été conféré.

Cela ne le disqualifie pas, les frontières de l’exercice médical étaient alors extraordinairement floues, et son père était réellement praticien. Mais cela change la nature de son geste. Ce n’est pas un médecin diplômé qui rompt avec sa corporation ; c’est un homme du soin, formé sur le tas, qui rejette une pratique dont il connaissait les effets sans en posséder tous les titres. La légende a gonflé son autorité initiale. L’histoire vraie est moins flatteuse et plus intéressante.

Le reste est solide. Abolitionniste convaincu, il siège en 1857 à l’assemblée territoriale du Kansas, à l’époque où l’on s’y battait pour savoir si l’État serait esclavagiste. Avec sa famille, il donne des terres pour fonder Baker University. Il fait la guerre du côté de l’Union. Ce n’est pas un contemplatif, c’est un militant qui a choisi tous ses camps.

Après le deuil, il cherche. Il dissèque, il lit, il essaie tout ce que l’époque propose de solutions alternatives : le magnétisme, l’hydropathie, l’homéopathie, l’éclectisme, et surtout le rebouteux, ce savoir manuel populaire de la remise en place des os. En 1874, il rompt ouvertement. Baker University, qu’il avait contribué à fonder, lui refuse une tribune. L’Église méthodiste l’exclut. Ses propres frères le lâchent.

En 1875, il s’installe à Kirksville, dans le Missouri. Et là encore, l’honnêteté commande de ne pas embellir : il ouvre son cabinet en se présentant sur ses affiches à la fois comme magnetic healer, guérisseur magnétique, et comme lightning bone setter, rebouteux éclair. Il a vécu une dizaine d’années dans une quasi-pauvreté, aidé par un petit milieu spirite qui fut à peu près le seul à l’accueillir. Il soigne gratuitement les infirmes en pleine rue, pour qu’on parle de lui. Cela finit par fonctionner.

Sa thèse tient en peu de mots. Le corps possède en lui-même les moyens de sa réparation. Il est un tout dont la structure et la fonction se commandent l’une l’autre. Et la circulation doit être libre, ce qu’il résumera par la règle de l’artère : là où le sang circule mal, la maladie s’installe. Le travail du praticien n’est donc pas d’ajouter des substances, mais de lever ce qui entrave.

En 1892, il ouvre à Kirksville la première école d’ostéopathie. La première promotion compte une vingtaine d’élèves, dont cinq ou six femmes, les décomptes varient, l’école n’étant pas encore structurée, parmi lesquelles plusieurs de ses propres enfants. Il admettra aussi des étudiants afro-américains, ce que beaucoup de facultés de médecine refusaient encore. L’homme que la médecine officielle rejetait acceptait dans ses murs ceux qu’elle rejetait.

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Nous arrivons maintenant à ce qui rend cette histoire tragique, et c’est une affaire de calendrier.

Still rompt en 1874\. Regardons ce qui se passe exactement à ce moment-là dans la médecine qu’il abandonne. Lister a publié ses travaux sur l’antisepsie en 1867, et les chirurgiens commencent à comprendre pourquoi leurs opérés mouraient. Pasteur est en train d’établir que les maladies infectieuses ont des causes vivantes et identifiables. Koch isolera le bacille du charbon en 1876, celui de la tuberculose en 1882\. En une vingtaine d’années, la médecine occidentale va cesser d’être ce qu’elle était depuis deux mille ans et devenir capable, pour la première fois, de comprendre.

Autrement dit, Still s’est détourné de la médecine à l’instant précis où elle cessait de mériter qu’on s’en détourne.

Je dois immédiatement tempérer ma propre formule, car elle est trop belle pour être tout à fait vraie. Comprendre n’est pas guérir. Entre le bacille de Koch et les premiers antibiotiques efficaces, il s’écoule encore un demi-siècle. Un praticien qui, en 1890, aurait constaté que la nouvelle médecine identifiait admirablement les causes sans savoir davantage les traiter n’aurait pas eu tort. Le tort de Still n’est donc pas d’avoir rompu en 1874 ; c’est d’avoir bâti, à ce moment-là, un système clos, avec ses propres explications et sa propre école, au lieu d’une pratique ouverte à ce qui allait venir. La faute n’est pas dans le refus. Elle est dans la clôture.

Et je ne dis pas cela pour l’accabler. Personne ne voit la bascule de son époque depuis l’intérieur. Nous ne voyons pas la nôtre.

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Que reste-t-il de juste dans ce qu’il a vu ? Deux choses, je crois, et elles sont considérables.

La première, que le corps se répare de lui-même et que le soignant, le plus souvent, ne fait qu’accompagner ce travail. Cela paraît banal aujourd’hui ; cela ne l’était pas dans un monde où l’on croyait devoir expulser le mal à coups de mercure. Cette idée, la médecine l’a d’ailleurs adoptée à sa manière, et une grande part de la prudence thérapeutique contemporaine en descend.

La seconde, que le corps est un tout, et qu’un symptôme peut avoir sa cause ailleurs qu’à l’endroit où il se manifeste. Là encore, c’est devenu presque une évidence, et pourtant l’organisation actuelle des soins, découpée en organes et en spécialités, la met en pratique moins souvent qu’elle ne le prétend.

Et que reste-t-il d’inventé faute de mieux ? Le reste, ou presque. Les mécanismes qu’il a proposés pour expliquer ses résultats, la règle de l’artère, la lésion ostéopathique, relèvent de la physiologie d’un homme qui n’avait ni microscope, ni bactériologie, ni imagerie. Il a observé des effets et les a expliqués avec les moyens de 1874.

Je m’arrête une seconde sur cette phrase, parce qu’elle est piégée et que je viens de manquer y tomber. Dire « il a observé des effets réels » est déjà une concession que je n’ai pas le droit de m’accorder ici. Ce qu’il a observé, ce sont des patients qui allaient mieux. Savoir ce qui, là-dedans, revient au geste, à l’évolution naturelle, à l’attention reçue ou à l’attente du soulagement, c’est exactement la question à laquelle je n’ai pas de réponse et qui a motivé cette enquête. Elle fera l’objet du troisième article ; je ne peux pas la préjuger dans le premier.

Le problème n’est donc pas que Still se soit trompé sur les mécanismes. C’est que ses successeurs aient transformé des explications provisoires en doctrine, et parfois en dogme, au moment même où il devenait possible de les tester. Mais c’est l’article suivant.

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Il est mort le 12 décembre 1917, à quatre-vingt-neuf ans, à Kirksville, dans la ville qu’il avait fait vivre. Un buste de bronze est aujourd’hui exposé au Hall of Famous Missourians, au Capitole du Missouri, et son nom est celui d’une université.

Quand je pose les mains sur quelqu’un, il y a là-dedans, quelque part, la trace de trois enfants morts d’une méningite dans le Kansas en 1864, et du refus d’un père devant ce qu’on proposait de faire à leurs corps. Ce n’est ni une caution ni une excuse, et la généalogie d’une pratique ne prouve rigoureusement rien sur sa valeur. C’est une origine, et je crois qu’il vaut mieux la connaître, avec ses zones grises, que de s’en tenir à la version d’école. On n'exerce pas de la même façon quand on sait d’où l’on vient, et de quoi notre pratique est faite.