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# Le troubadour
- URL: https://lachairetlinexplique.fr/le-troubadour/
- Published: 2026-08-19T11:15:16.000Z
- Updated: 2026-08-19T11:15:16.000Z
- Description: L'adoration n'est pas un cadeau, c'est un prêt. Et un jour, toujours, on vient réclamer les intérêts.
- Author: BARBEYRAC AMANDINE
- Tags: Les Chroniques du Rimouron

*Sur l’adoration, et la note qu’elle envoie plus tard*

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Il faut que je vous parle du troubadour, mais pour cela il faut d’abord vous replanter le décor, parce qu’il a bien changé.

Quand j’ai commencé à exercer, dans une ruelle de mon village, au mitan des années deux mille, l’ostéopathie n’était pas ce qu’elle est devenue. Le métier était encore rare, un peu mystérieux, et traînait une réputation vaguement sulfureuse, quelque part entre le rebouteux, le magnétiseur et la sorcière. On ne savait pas bien ce que je faisais de mes mains, et ce flou, loin de me nuire, m’auréolait. Aujourd’hui, avec les écoles à tous les coins de rue, la concurrence, les réseaux et le grand lissage de la profession, tout cela est devenu propre, rassurant, et considérablement moins sexy. Mais à l’époque, dans ce village aux gorges millénaires, une jeune femme venue de Paris qui posait les mains sur les corps et les soulageait, cela ne pouvait pas rester une simple affaire de biomécanique. Il fallait que ce fût magique.

Alors on s’est mis à parler. Beaucoup. Et comme les gens, devant ce qu’ils ne comprennent pas, choisissent rarement la demi-mesure, certains décidèrent que j’étais une sorte de sainte. Une guérisseuse. Une main bénie tombée du ciel dans leur ruelle. Je ne l’avais pas demandé, mais je ne vais pas prétendre que ça déplaît, cela flatte, au début, d’être prise pour plus grand que soi. C’est même délicieux. C’est justement là le piège, et je ne le savais pas encore.

Le troubadour fut la forme la plus tendre, et la plus drôle, que prit cette adoration.

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C’était un jeune homme qui, un soir, vint s’installer dans la ruelle, sous mes fenêtres, avec une guitare. Et il joua. Pour moi, à la belle étoile, comme on faisait, j’imagine, il y a huit siècles, sous les balcons des dames. Il revint. Mon amoureux de l’époque, que la scène amusait au plus haut point, l’avait aussitôt baptisé le troubadour, et nous le guettions le soir avec une tendresse moqueuse, elle est encore là, ta sérénade. C’était doux, absurde, un peu touchant. Le troubadour ne me voulait aucun mal, il célébrait une image, il chantait sous les fenêtres d’une femme qui n’existait que dans sa tête. Ce n’était pas moi qu’il aimait. C’était la sainte de la ruelle. Simplement, lui, il le faisait avec une guitare et sans jamais réclamer son dû. Les autres allaient se montrer moins poètes.

Car voici ce que vingt ans m’ont appris, et que le troubadour, sans le savoir, annonçait en sourdine. L’adoration n’est pas un cadeau. C’est un prêt. Et un jour, toujours, on vient réclamer les intérêts.

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Plus haut on vous met, plus dure est la chute, et plus violente la réaction de celui qui vous en fait tomber. Car il faut bien qu’il vous en fasse tomber, un jour, puisque vous êtes montée si haut qu’il devient impossible d’y rester. Celle qui vous adore aujourd’hui est celle qui vous exécutera demain. Il suffit d’un rien. La patiente qui vous adore, qui le dit à qui veut l’entendre, et qui un jour vous passe un savon mémorable parce que vous avez mis vingt-quatre heures de trop à lui trouver un rendez-vous. Celle qui vous répète à chaque séance que vous êtes magnifique, lumineuse, exceptionnelle, et qui lâche un matin, devant toute la salle, vous avez une petite mine aujourd’hui, dites donc, ça va pas. La même personne. La même bouche. C’est vertigineux, la première fois. On se demande ce qu’on a fait. On n’a rien fait. C’est justement le problème, on n’a rien fait d’autre qu’être humaine, et l’humaine ne tient pas sur le piédestal où l’on avait juché la sainte.

J’en ai essuyé, des retours de bâton, à la hauteur des piédestaux. Des portes claquées. Des téléphones raccrochés au nez. Et, ère moderne oblige, quelques avis en ligne d’une créativité assassine, où l’objet d’adoration déchu se venge en étoiles, une seule, rageuse. Le plus fascinant, c’est que la violence de la chute est toujours proportionnelle à la hauteur de l’adoration. Les gens qui m’avaient prise pour une simple bonne praticienne, ceux-là ne m’en ont jamais voulu, ils n’avaient rien à me pardonner. Ce sont mes dévots qui sont devenus mes procureurs. On n’est jamais trahi que par ceux qui vous ont adorée.

Longtemps je n’ai pas compris. Aujourd’hui, si, un peu. Ce que ces adorateurs aimaient n’était pas moi, c’était la place qu’ils croyaient occuper auprès de moi. Le pass, si vous voulez. La carte de membre du cercle intime de la guérisseuse, le sentiment d’être le patient à part, l’élu, celui qu’elle préfère. Ce besoin d’être valorisé par le thérapeute adoré, d’avoir son laissez-passer VIP dans son cœur et son agenda, dépasse tout ce qu’on imagine. Et le jour où le réel rappelle qu’il n’y a pas de pass, qu’on a cent personnes par semaine, qu’on est fatiguée le jeudi soir, qu’on a une vie, des désirs à soi, et pas seulement une vocation au sacrifice, ce jour-là on ne déçoit pas seulement une attente. On commet un crime de lèse-adoration. Et cela ne se pardonne pas plus que le reste.

Je le raconte en souriant, parce que la colère ferait des rides qu'on viendrait ensuite me reprocher. Mais que les jeunes de ma profession le sachent, car cela, aucune école ne l’enseigne, la difficulté du métier n’est pas seulement dans les mains. Elle est dans le cap. Ne pas monter sur le piédestal qu’on vous tend, si tentant soit-il, parce que celui qui l’installe garde toujours une échelle sous le coude pour vous en faire descendre. Rester une soignante quand on vous somme d’être une sainte. Rester une personne quand on vous préférerait miroir. Ce n’est jamais facile, et je n’y arrive pas toujours. Mais c’est, je crois, la seule position tenable, et la seule honnête.

Le troubadour, lui, a fini par ranger sa guitare, et je ne l’ai jamais revu. C’est la plus belle façon d’aimer une image, sans doute, celle du troubadour, qui chante un soir ou deux sous une fenêtre et s’en va sans jamais espérer qu’on lui ouvre, et sans jamais nous en vouloir d'y rester.