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# Le fil à plomb : Épisode 10, Le quai, Vers 1973
- URL: https://lachairetlinexplique.fr/le-fil-a-plomb-5/
- Published: 2026-10-28T16:04:33.000Z
- Updated: 2026-10-28T16:04:33.000Z
- Description: À quatorze ans, ma mère marche jusqu'à la gare et se tient sur le quai. Elle y trouve des protestants qui parlent de Dieu. Elle décide que la mort peut attendre. Ce geste-là a tout commandé — l'Église, mon père, nous quatre, ces lignes.
- Author: BARBEYRAC AMANDINE
- Tags: La voix

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Il faut que je le dise ici, une fois pour toutes : ce que je raconte, je le tiens. Mes propres souvenirs pour ce que j’ai vécu, et pour ce qui précède ma naissance, la parole de ma mère, qui m’a tout dit depuis que je suis petite. Si ma famille a ses défauts, le secret n’en fut jamais un. Je suis sa mémoire vivante, et rien de ce que j’écris ne sort de moi qu’elle ne m’ait d’abord confié. Cette scène-là, elle me l’a décrite cent fois. Je ne fais que la rendre.

Ma mère avait quatorze ans, et elle n’en pouvait plus. Son enfance avait été trop dure, trop longtemps ; elle ne se sentait nulle part en sécurité, et même, à force, elle se sentait en danger, de ce danger sourd qui ne vient pas du dehors mais qui monte du dedans, comme une eau qui cherche par où sortir. Car ce qu’elle redoutait n’était pas seulement de souffrir : c’était de sombrer. De devenir folle, comme on disait que l’était sa propre mère, cette femme qu’on appelait appelait "la folle de Chaillot", diagnostiquée schizophrène et qui n’était, je crois, qu’une femme battue, rendue étrange à force d’être brisée. Ma mère voyait ce visage devant elle comme un miroir tendu vers son avenir, et elle avait résolu, à quatorze ans, de ne pas finir dans cette eau-là.

Elle marcha jusqu’à la gare. Celle d’Enghien-les-Bains, sans doute, cette ville où nous sommes nées toutes les deux, dans la même clinique au bord d'un lac, en face d'un casino. Elle se tint sur le quai. Je n’en dirai pas davantage, parce qu’il n’y a rien d’autre à en dire que ceci : une enfant de quatorze ans se tenant au bord, et décidant que cela ne pouvait pas continuer ainsi. Ce qui est remarquable, ce n’est pas qu’elle fût là. C’est qu’elle cherchait encore une issue, qu’à quatorze ans, après tout ce qu’elle avait traversé, quelque chose en elle refusait de se rendre sans avoir regardé partout.

Et puis il y eut, sur ce même quai, des gens qui parlaient de Dieu.

C’étaient des protestants, venus faire ce qu’ils appelaient leur travail d’évangélisation, et qui ne savaient rien de l’enfant qui les regardait. Ma mère les vit. Elle les écouta. Et elle se dit, ce sont ses mots, que je rapporte tels qu’elle me les a donnés, "que la mort pouvait attendre". Elle alla vers eux. Elle leur parla. Et elle se convertit presque aussitôt, avec la soudaineté de ceux qui ont longtemps nagé seuls et reconnaissent enfin quelque chose à quoi tenir.

Voilà l’instant. Le pivot de toute cette histoire, et le mien par conséquent, puisque sans lui je ne serais pas. Sur ce quai, à quatorze ans, ma mère a choisi de rester, et ce choix-là a tout commandé : l’Église, et le pasteur américain, et l’été dans les collines, et mon père, et nous quatre, et moi qui écris ces lignes. Tout ce que je remonte depuis le début tient à cette enfant debout sur un quai qui a décidé, contre tout ce qui la tirait vers le bas, que la vie aurait lieu. Ce n’est pas la grâce qui l’a sauvée ; c’est ma mère qui a tendu la main vers elle. La nuance est immense, car elle dit que le salut est venu d’un geste, du sien, et qu’à l’instant le plus sombre c’est encore la vie qu’elle a choisie.

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Elle croyait avoir trouvé son salut. Elle avait surtout trouvé un sursis. Mais c’était assez pour que je puisse, un jour, exister et la pleurer.