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# Le droit de prendre son temps
- URL: https://lachairetlinexplique.fr/le-droit-de-prendre-son-temps/
- Published: 2026-09-23T20:21:12.000Z
- Updated: 2026-09-23T20:21:12.000Z
- Description: quand les lecteurs prennent la parole !!!
- Author: BARBEYRAC AMANDINE
- Tags: Quand la chair a la parole

*Réponse à un lecteur, sur ce qui se termine à onze ans quand on est une fille*

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Un lecteur, signant Eudemis, a laissé sous mon texte *Onze ans* un commentaire qui prolonge l'article bien au-delà de ce que j'y avais mis. Il m'a semblé qu'il méritait mieux qu'un fil de commentaires, et que sa remarque et ma réponse gagnaient à être lues par d'autres. Je les publie donc ici toutes les deux, avec ma gratitude.

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### Le commentaire

> Article sur notre rapport à la nourriture, toujours aussi fin et perspicace. Je rajouterai que le rapport à la nourriture de la société vis-à-vis d'un garçon ou d'une fille n'est pas le même aussi. Il est évident que la mère a eu une grande influence sur le fils, mais pour un petit garçon, manger beaucoup renvoie à la croissance, à la force du futur adulte. Pour la petite fille en revanche, l'argument de la croissance n'existe pas vraiment. Dès le départ, elle se doit de trouver une voie entre grandir avec ses formes et respecter les diktats de la minceur, sans quoi elle serait socialement exclue, ce qui pour un adolescent est très violent.  
>  
> Le garçon a juste l'injonction de grandir, de devenir fort. La société est en attente, et pendant ce temps il peut essayer de se trouver lui, d'être. Pour la petite fille en revanche, ce n'est pas le but, elle doit coller rapidement à une image sans attendre. Le stade de petite fille se termine avec ses premières formes. Comment exister, se trouver face à des injonctions sociales qui rabaissent son être à un physique normé ?  
>  
> C'est peut-être aussi pour cela que les femmes sont plus courageuses que les hommes, car leur vie est d'emblée une lutte pour être reconnue pour ce qu'elles sont, pour montrer que l'être est plus important que la forme. Le petit garçon n'a pas ce travail à faire, sa place est acquise dans la société. Par essence, il sera fort, et il faudra qu'il soit plus fort que les autres, les places sociales lui seront pré-réservées, il n'aura à se battre qu'entre hommes pour être. La petite fille devra se battre entre femmes, pour être la femme de quelqu'un avant d'être la femme qu'elle a choisi d'être.  
>  
> Eudemis

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### Ma réponse

Cher Eudemis, merci infiniment pour ce commentaire, qui prolonge le texte bien au-delà de ce que j'y avais mis, et qui nomme précisément ce que je n'avais fait qu'effleurer.

Vous avez raison, et votre remarque m'a arrêtée, parce qu'elle éclaire une phrase de mon fils que j'avais notée sans en mesurer la portée. Quand on lui dit qu'il mange trop, il répond, je suis en pleine croissance, et l'affaire est close. Il dispose d'un argument, tout fait, fourni par la société, que personne ne songera jamais à lui contester. Cette phrase-là, moi, je ne l'avais pas. Aucune petite fille ne l'a. Nous n'avons jamais eu de formule qui justifie d'occuper de la place.

Et ce que vous dites du temps me paraît être le nerf de toute l'affaire. Le garçon, écrivez-vous, la société l'attend, et pendant ce temps il peut essayer de se trouver. Voilà exactement ce qui nous manque. On accorde du temps aux uns et on en retire aux autres. Ce qui se termine à onze ans, quand les formes arrivent, ce n'est pas seulement l'enfance, c'est le droit de prendre son temps pour devenir quelqu'un. On passe sans transition de l'enfant qu'on laisse tranquille à la femme qu'on regarde, et cette évaluation commence avant même qu'on ait eu le loisir de se demander qui l'on est. C'est cela, je crois, qui rend la quête de soi si tortueuse pour nous : il faut la mener tout en répondant, dans le même temps, à un examen qu'on n'a pas demandé à passer.

Sur le courage, je serai plus prudente que vous, avec votre permission, car je ne suis pas certaine qu'il s'agisse d'une vertu. Je crois plutôt que c'est une nécessité, et que si nous apprenons tôt à nous battre, c'est qu'on ne nous a pas laissé le choix. Ce qui ressemble à de la force est souvent le nom qu'on donne à ce qu'on a été contraint de développer. Mais vous avez raison sur le fond, cela façonne, et cela laisse des femmes qui savent se défendre, faute d'avoir eu le droit de se reposer.

Et j'ajouterai, puisque votre commentaire m'y conduit, une chose que ce texte m'a apprise en l'écrivant. Il y a des batailles qu'on ne gagne jamais pour soi. Ce printemps de mes onze ans, je ne l'ai toujours pas réglé, et je crois que je ne le réglerai peut être jamais tout à fait. Mais il se produit parfois ceci d'étrange, que l'on trouve, pour un être qu'on aime mieux qu'on ne s'aime soi-même, une force dont on est incapable en son propre nom. On ne se guérit pas, mais on refuse de transmettre. Et c'est peut-être la seule victoire accessible dans ces affaires-là : non pas réparer ce qui a été cassé, mais empêcher que cela se casse une fois de plus, sur quelqu'un d'autre, dans la génération suivante.

Merci encore pour votre lecture, qui est de celles qui donnent envie de continuer à écrire.

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