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# L’amour, ce beau prétexte
- URL: https://lachairetlinexplique.fr/lamour-ce-beau-pretexte/
- Published: 2026-10-01T11:15:23.000Z
- Updated: 2026-10-01T11:15:22.000Z
- Description: Culpabiliser quelqu'un, c'est réveiller la terreur ancienne de l'enfant qui a eu peur d'être abandonné.
- Author: BARBEYRAC AMANDINE
- Tags: Le dîner du dimanche

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*La famille, cet impensé*

*Article troisième*

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Dans l’article précédent, j’ai décrit la dette de l’enfant envers ses parents comme un piège dont on ne sort jamais. C’était vrai, mais incomplet, et l’honnêteté oblige à retourner la médaille. Car la dette existe aussi dans l’autre sens, et je l’ai vue de près.

Il y a des parents que la peur de mal faire tient debout la nuit. Qui travaillent une vie entière pour mettre les enfants à l’abri, leur transmettre un toit, un peu d’or, un avenir. Qui se sentent responsables, jusqu’à leur dernier souffle, du bonheur d’êtres devenus adultes depuis longtemps. Et il y a des enfants qui l’ont compris, et qui s’en servent. Qui font jouer, sans toujours le savoir, ce devoir que le parent croit avoir envers eux, cette culpabilité de n’en avoir jamais assez donné. Le tendre chantage n’a pas de camp réservé. Il se joue dans les deux sens, et c’est bien ce qui devrait nous alerter.

Parce que si le même mécanisme peut se retourner comme un gant, si celui qu’on croyait dominé peut à son tour dominer, alors ce n’est pas une affaire de bons et de méchants. C’est une affaire de structure. Quelque chose, dans le lien familial lui-même, arme la culpabilité et la met au service du pouvoir. Reste à savoir quoi. D’où vient ce ferment ? J’ai cherché, et je crois qu’il faut regarder à trois endroits, qui disent tous la même chose.

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 **Ce que révèle le don**

Le premier endroit est celui de l’anthropologie. Dans son Essai sur le don, en 1925, Marcel Mauss montre que dans toutes les sociétés humaines, donner n’est jamais gratuit. Le don appelle le contre-don, il oblige à rendre, et celui qui reçoit sans pouvoir rendre à hauteur se place, dit Mauss, en position d’infériorité. Le don relie, et par le même geste il subordonne. Ce n’est pas un hasard si, dans les langues germaniques, le mot qui désigne le don, gift, désigne aussi le poison. Le cadeau et le venin logent dans le même mot.

Or il existe un don qu’on ne pourra jamais rendre à égalité, c’est la vie elle-même. L’enfant reçoit tout et ne peut rien rendre qui soit à la mesure. Il est, par construction, le débiteur éternel. Voilà la première racine de la dette familiale, non pas la méchanceté de quiconque, mais la structure même du don, qui fait de celui qui a reçu un obligé. Et l’on comprend déjà le renversement, car un jour les rôles s’inversent, le parent vieilli reçoit à son tour les soins qu’il ne peut plus rendre, et le voilà qui glisse en position d’obligé. Le pouvoir suit le sens du don. Il change de camp quand le don change de sens.

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 **Ce que révèle le vivant**

Le deuxième endroit est plus surprenant, c’est la biologie. On imagine volontiers la famille comme le lieu de la fusion, de l’harmonie naturelle. Le biologiste Robert Trivers a montré, en 1974, qu’il n’en est rien. Entre le parent et l’enfant existe un conflit d’intérêts inscrit dans les gènes, et mesurable dès la grossesse. Le parent tend à répartir ses ressources entre tous ses enfants, présents et à venir ; chaque enfant, lui, est programmé pour en réclamer plus que sa part. Ce désaccord n’est pas un accident, c’est une donnée de l’espèce.

Il ne faut pas en conclure que l’amour parental est un leurre. Trivers dit précisément l’inverse, la même théorie qui décrit le conflit décrit aussi la coopération, les deux sont les deux faces d’une seule pièce. L’amour est réel, et la tension est réelle, et elles vivent ensemble. C’est cela qu’il faut retenir, non pas que la famille serait un mensonge, mais qu’elle est, dès le vivant, un lieu où l’attachement le plus profond cohabite avec une divergence d’intérêts. Nier cette divergence ne la fait pas disparaître, cela la rend seulement invisible, donc agissante.

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 **Ce que révèle l’enfance**

Le troisième endroit est celui de la psychologie. Le petit humain naît inachevé, incapable de survivre seul, dépendant pour tout de l’adulte qui le porte. John Bowlby a nommé attachement ce lien vital, cette quête de protection sans laquelle le nourrisson meurt. Nous sommes, dès le premier jour, câblés pour le maintenir à tout prix, parce que le perdre, à l’origine, c’est mourir.

Cette dépendance des premiers temps laisse une trace qui ne s’efface pas. Elle inscrit en nous, très tôt, une peur, celle de perdre l’amour dont on dépend. Et cette peur, devenue adulte, reste le point le plus tendre, celui par lequel on peut être tenu. Car culpabiliser quelqu’un, au fond, ce n’est rien d’autre que réveiller cette terreur ancienne, menacer le lien, faire vaciller la sécurité première. Voilà pourquoi la culpabilité familiale frappe si juste et si loin, elle ne s’adresse pas à l’adulte raisonnable, elle parle à l’enfant qui, en nous, a eu peur d’être abandonné. Et là encore, cela vaut dans les deux sens, car le parent aussi s’attache, le parent aussi a peur de perdre, et peut être tenu par cette peur.

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 **La même chose, trois fois**

Trois regards, et partout la même forme. Chaque fois, l’amour et le pouvoir sortent du même geste, comme deux fils qu’on ne peut pas démêler. La famille n’a pas été corrompue par le pouvoir de l’extérieur. Le pouvoir était là dès le début, dans le pli même de l’amour.

Et c’est là que la société ajoute sa main. Car un pouvoir qui passe par l’amour est le plus économique de tous, il n’a besoin ni de gendarme ni de loi, il se loge dans les cœurs et s’y fait obéir tout seul. La culpabilité est un gardien intérieur qui ne coûte rien, ne dort jamais, et se transmet de génération en génération sans qu’on ait à l’imposer. C’est pourquoi les institutions, l’Église hier, la morale toujours, ont tant investi la famille, elle fait tenir les gens de l’intérieur, au nom de l’amour, comme on obéissait autrefois au nom de Dieu. Le procédé est le même, et il est imparable, car qui oserait discuter un ordre qui se présente sous le visage de la tendresse ?

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 **Sauver l’amour**

Faut-il alors renoncer à l’amour, y voir un pur théâtre de domination ? Ce serait aussi faux que le contraire, et bien plus triste. Le lien nous fait vivre, l’attachement nous construit, le don nous relie les uns aux autres, rien de tout cela n’est à jeter. Le problème n’a jamais été l’amour. Le problème, c’est le déni de sa part d’ombre.

Car tant qu’on refuse de voir que l’amour comporte du pouvoir, de la dette, du conflit, ce pouvoir continue de s’exercer en cachette, sous le masque du dévouement, et c’est alors qu’il devient sclérosant, qu’il enferme au lieu de porter. Ce qui étouffe, ce n’est pas d’aimer, c’est d’aimer en prétendant qu’il n’y a là aucun enjeu de pouvoir, aucun compte, aucune emprise, quand chacun sent bien que si.

Alors peut-être qu’aimer sans dominer, si la chose est possible, commence par là, non par l’innocence, qui est un mensonge, mais par la lucidité. Reconnaître le pouvoir qu’on a sur ceux qu’on aime, la dette qu’ils croient nous devoir, la peur ancienne sur laquelle on pourrait appuyer, et choisir, en connaissance de cause, de ne pas s’en servir. Donner sans tenir le registre. Tenir sans enchaîner. Aimer quelqu’un jusqu’à vouloir sa liberté, y compris sa liberté de nous aimer moins, ou autrement.

Je ne sais pas si une telle relation existe à l’état pur. Je crois qu’elle s’approche, par petites décisions, chaque fois qu’on renonce à faire payer. C’est vers là que ces recherches me mènent, et si je les mène, c’est aussi pour moi, je l’avoue, parce que c’est la seule forme d’amour qui ne m’ait jamais semblé une prison. D'aucuns diront que l’amour ne se discute pas. Je crois, au contraire, que c’est en le discutant, patiemment, qu’on lui donne une chance de rester de l’amour.