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# La ruelle
- URL: https://lachairetlinexplique.fr/la-ruelle/
- Published: 2026-08-18T11:15:49.000Z
- Updated: 2026-08-18T11:15:48.000Z
- Description: À vingt-cinq ans, seule dans une venelle où personne ne l'attend, une jeune ostéopathe doute de ses mains, jusqu'au jour où le pied enflé d'un maçon en colère lui offre son premier miracle, et une peur toute neuve.
- Author: BARBEYRAC AMANDINE
- Tags: On ne voit bien qu'avec les mains

*Sur la peur du débutant... et sa chance.*

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Avant l’île, il y eut une ruelle.

Avant le ruisseau, les berges, le pont qu’on enjambe sans le voir, avant tout ce qui ferait plus tard de mon cabinet une petite île, il y eut une venelle reculée du Vallon, étroite à s’y frôler, où l’on n’entrait que si l’on savait déjà qu’elle existait. Le cabinet n’avait pas de salle d’attente, pas de secrétaire, pas de fauteuils, pas de vieilles revues sur une table basse. Les gens attendaient dans la rue, debout contre le mur, et j’habitais au-dessus, si bien que ma vie et mon métier tenaient dans le même escalier. Pour dire que quelqu’un exerçait là, une seule chose, une plaque vert bouteille vissée dans la pierre, que ma mère m’avait offerte. Elle m’avait aussi offert la table sur laquelle j’allais poser les corps. Elle m’avait donné, en somme, les deux objets par lesquels on existe dans ce métier, celui qui vous nomme au-dehors et celui sur lequel on travaille. Le reste, il fallait que je le trouve seule.

C’était l’hiver 2005\. J’avais vissé la plaque en septembre, à vingt-cinq ans, arrivée de Paris quelques mois plus tôt sans connaître personne, sans patientèle, sans réseau, sans rien que cette certitude bizarre et sans preuve d’être exactement à la bonne place. Je ne connaissais pas une âme dans ce village aux gorges millénaires, et pourtant je savais, de ce savoir qui n’a pas besoin de raisons, que c’était là que je devais être. Étrange époque, où j’étais sûre du lieu et de rien d’autre, et surtout pas de mes mains.

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Car voici la vérité de ce début, que l’on cache d’ordinaire sous les récits de vocation. Je n’étais pas sûre de savoir soigner.

Il y avait des mois avec un seul patient : un seul, dans tout le mois. Et chaque fois que la sonnette de la ruelle retentissait, montait en moi, avec l’espoir, une bouffée d’angoisse familière, celle de ne pas en savoir assez, de ne pas sentir ce qu’il aurait fallu sentir, de poser mes mains sur un corps et de n’y rien lire du tout. Alors je faisais durer. Mes séances s’étiraient sur des heures, bien au-delà du raisonnable, parce que tant que je gardais les mains sur le corps, j’avais le sentiment de faire quelque chose, et que les lâcher, c’était risquer de découvrir que je n’avais rien fait. La longueur était ma façon de me rassurer. Je ne savais pas encore que trop en faire est le premier symptôme de la peur, ni que le geste juste, plus tard, serait souvent le geste bref.

Les soirs sans patient, et ils étaient nombreux, je montais dans la petite chambre au-dessus du cabinet, et j’étudiais. J’achetais des livres, ces gros volumes techniques qu’on commandait alors chez Vigot-Maloine, et je les ouvrais comme on ouvre des grimoires, en cherchant la formule qui me manquait. J’y traquais ce que j’appelais pour moi-même mes bottes secrètes, ces techniques précises, un peu confidentielles, qu’aucun cours ne m’avait données et que je déterrais seule, la nuit, à la lampe. Le mot est d’escrime, la botte secrète, le coup qu’on garde pour soi et qu’on sort au moment où rien d’autre ne marche. C’est exactement ce que je cherchais, un coup à moi, une prise sur les corps que je serais seule à posséder, pour compenser tout ce que je ne savais pas encore.

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Et puis il y eut un maçon.

Il est arrivé un jour dans la ruelle, penaud, comme celui que la colère a bien puni. Il m’a raconté, presque honteux, l’origine de son mal. Furieux après quelque chose, ou quelqu’un, et n’ayant sous la main que le mur pour passer sa rage, il avait tapé dedans de toutes ses forces, du pied, comme on donne un coup qu’on n’ose pas donner ailleurs. Le mur n’avait pas bougé. Son pied, lui, avait enflé, et n’avait plus désenflé depuis des mois. Il avait tout essayé, m’a-t-il dit, il avait vu du monde, passé tous les examens possibles, personne n’avait rien pu pour lui. Il venait chez moi comme on vient en dernier recours, sans y croire, parce qu’il ne restait que ça à essayer, une jeune inconnue au fond d’une ruelle.

J’ai posé les mains sur ce pied enflé et rageur. Et là, pour une fois, j’ai senti. J’ai su quoi faire. Une de mes bottes secrètes, une de ces techniques trouvées seule dans la chambre du dessus, était exactement celle qu’il fallait. Je l’ai employée, sans trop y croire moi non plus, et le pied a commencé à céder sous mes doigts, à se dénouer, à redevenir un pied.

Ce fut spectaculaire. Une de ces réussites dont on se souvient vingt ans après, un pied qui boitait depuis des mois et qui repart sans rien, le symptôme disparu en une séance. Et pourtant, ce triomphe ne m’a pas rassurée, il m’a fait peur. Car je ne savais pas tout à fait ce que j’avais fait, ni si je saurais le refaire. J’ai compris plus tard qu’on appelle cela la chance du débutant, et que ce n’est pas un hasard, c’est une pureté, une fraîcheur, une absence d’ego qui laisse passer ce que la maîtrise, plus tard, viendra encombrer. Je réussissais peut-être parce que je ne savais pas encore assez pour me mettre en travers. Et il y avait, par-dessus, quelque chose de plus obscur, cette superstition des soignants qui n’osent pas se vanter de leurs miracles, la peur d’être punie de s’en être glorifiée, que Dieu, ou le mauvais œil, ou je ne sais quelle instance, ne vous retire ce dont vous avez tiré orgueil. Alors on se tait. On range l’exploit. Et pour moi, dans cette ruelle, cet hiver-là, ce fut immense sans que j’en dise rien à personne.

Le maçon est reparti en marchant mieux, incrédule. Et il a fait ce que fait un homme comme lui quand on l’a soulagé là où plus personne n’y arrivait : il en a parlé, à sa façon un peu bourrue, au café, à ses collègues de chantier, au médecin du village qui l’avait envoyé promener. Et la machine, lentement, a commencé à tourner.

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Je repense souvent à cette peur des premiers mois, et je ne la renie pas. Je crois même qu’elle m’a faite. Le débutant qui a peur étudie la nuit, cherche ses bottes secrètes, fait durer ses séances par scrupule, doute de chaque geste, et c’est précisément ce doute, cette peur de mal faire, qui l’oblige à devenir bon. Car ces bottes secrètes que je déterrais à la lampe, je le comprends aujourd’hui, c’était la peur elle-même, sa forme studieuse, sa manière à elle de travailler pendant que je croyais seulement combler mes lacunes. La peur qui étudie fabrique des bottes secrètes. J’ai connu depuis des praticiens que rien n’effrayait, et ce n’étaient pas toujours les meilleurs. La peur du débutant n’est pas l’ennemie du soin. Elle en est peut-être la première forme, la plus maladroite et la plus honnête, celle qui vous tient éveillée dans une petite chambre au-dessus d’une ruelle, à chercher, pour ceux qui n’arrivent pas encore, ce que vous ne savez pas encore faire.

La petite ostéopathe de vingt-cinq ans était pataude, douce, anxieuse. Elle était aussi, sans le savoir, déjà courageuse. Il faut l’être, pour visser une plaque dans une ruelle où personne ne vous attend, et poser les mains, malgré la peur, sur le pied d’un maçon que la colère a fait enfler.