> ## Content Index
> Fetch the complete content index at: https://lachairetlinexplique.fr/llms.txt
> Use this file to discover other available public pages before exploring further.

# La logorrhée, chapitre sixième : Le feu.
- URL: https://lachairetlinexplique.fr/la-logorrhee-chapitre-sixieme-le-feu/
- Published: 2026-09-10T11:15:33.000Z
- Updated: 2026-09-10T11:15:32.000Z
- Description: Elle se souvient enfin. Le feu, la fumée, les pieds nus sur la terre gelée. Et cette certitude étrange, au moment où tout s'éteint : qu'elle est aussi la flamme qui la consume.
- Author: BARBEYRAC AMANDINE
- Tags: La librairie autonome

---

Ma mémoire s’éveille comme ranimée.

D’abord brouillée, la vision se fait nettement plus précise à mesure que ma conscience s’y attarde. C’est l’hiver. Il fait presque nuit alors que midi est à peine passé. Il fait très froid et la terre gèle sous mes pieds.

Je baisse les yeux dans leur direction.

Ils sont nus et glacés, posés à même la terre froide et herbeuse. Je ressens encore les sensations sous mes plantes : le gel des brins d’herbe, la dureté de la terre gelée, cette morsure du sol en hiver que j’ai connue des centaines de fois et qui ne m’a jamais fait peur. Jusqu’à maintenant.

Soudain, le feu devant moi éblouit mon regard.

Les flammes immenses lèchent la terre gelée. Je comprends tout à coup que je suis attachée, liée à un poteau de bois. Les langues de feu se rapprochent, éteignant tout autour d’elles, prenant par leur lueur l’ascendant sur tout ce qui peut exister autour de moi. Prenant le dessus sur ma vie elle-même.

---

La peur est très forte.

Je la sens remplir mon cœur et faire palpiter les artères de mes tempes. Le bruit du brasier enfle, les flammes chantent. J’ai très peur et en même temps je sais que je suis le feu qui se rapproche, je suis l’air qui l’enfle, je suis le tout.

Je remercie mentalement ma mère de m’avoir appris tout cela. Cela ne m’aura jamais servi autant qu’en cet instant ultime.

Je n’ai même pas besoin de pousser le moindre cri. Je suis de tout cœur avec la vie. Je suis de tout cœur avec le feu. Je suis la flamme qui se rapproche.

Du peu de champ de vision qu’il me reste, j’aperçois les autres à travers l’incandescence éblouissante et brûlante. Leur regard hypnotisé se mêle à leurs cris. Je suis si jeune, à peine sortie de l’enfance, à peine revenue de mes premiers saignements.

J’imagine que l’étrangeté de la situation les heurte, malgré la peur des soldats et le martellement moraliste des juges.

Les gêneuses sur les terres fertiles sont des sorcières.

Ce mot m’est à peine connu. Je sais seulement que ce sont désormais les termes péjoratifs employés pour qualifier le savoir des femmes — les croyances héritées de l’ancien temps, celui des pierres plantées et des brumes enchantées.

---

Soudain, venue de nulle part, l’eau tombe du ciel.

Véhémente et inattendue.

Le feu et l’eau.

La fumée est si épaisse que je ne peux plus voir devant moi. Elle envahit d’une âcreté intense mes sens dans leur intégralité = le nez qui coule, les yeux qui piquent. Je m’évanouis. Je n’ai pas eu le temps de sentir la morsure des flammes. Ce sont les fumées qui m’emportent ailleurs. Je les laisse me transporter avec elles jusqu’où bon leur semble.

Et puis, plus rien.

Tout s’évanouit à son tour.

---

Je suis dans le salon de la maison de la Combe.

Le feu brûle dans la grande cheminée, laissant échapper un peu de fumée. Un écran est allumé comme souvent le soir, cela tient lieu de veillée, d’histoire racontée au coin du feu, comme celles que nous faisions parfois en ombres chinoises sur un drap tendu, projetant les silhouettes magiques de nos récits.

Je me prête au jeu de l’écran allumé. On y regarde Jean de Florette. Il y a cette scène terrible : Gérard Depardieu qui reçoit un gros caillou sur la tête, la retombée d’une tentative de creuser un puits, l’obsession de l’eau.

Ici aussi, sur le terrain du camping, l’eau obsède, mais autrement.

---

Il est ici un croisement de cours d’eau qui aggrave les à-coups intempestifs et les petites excentricités des variations de niveau : l’Ibie, un des affluents de l’Ardèche, se jette en elle sur ce terrain même. C’est le caractère propre de l’endroit : son atout et sa faiblesse. Pour Fabrice, c’est une fierté, celle qu’il tire de cette particularité.

Moi, j’adore venir rôder par là en fin de journée. J’assiste à l’entrelacement des cours d’eau qui se rencontrent amoureusement à la tombée de la nuit. Les êtres de la nature y célèbrent la grande union. Certains dansent. C’est là que nous venions discrètement, avec les autres, pour le solstice d’été, célébrer l’union d’amour à son paroxysme, danser avec eux, s’enivrer de quelques liqueurs fruitées jusqu’à tomber dans les dunes herbeuses, pour être réveillées le lendemain par le bruit des castors ou quelques oiseaux chanteurs.

Mais c’est aussi, je le sais maintenant que j’ai le recul pour le voir, une zone à haut risque : lorsque la pluie décide tout à coup de faire sortir les deux rivières de leur lit après qu’elles s’y sont aimées, un tourbillon se forme, et il emporte tout sur son passage. Fabrice sait de quoi il parle. Depuis le temps que les hommes de ce camping, lui et les autres avant lui, en ont accepté les enjeux.

J’y repense parfois : pour nous, la crue, c’était la perspective de l’abondance à venir, la promesse de vie. Pour eux, les corporés d’aujourd’hui, c’est une plaie, une injustice crasse que leur fait la rivière. Ils acceptent bien qu’il y ait de l’eau, puisqu’il le faut, mais dans la limite de leur confort, et rien de plus.

La rivière, elle, n’a jamais demandé la permission.