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# La logorrhée, chapitre septième : l'odeur de brûlé.
- URL: https://lachairetlinexplique.fr/la-logorrhee-chapitre-septieme-lodeur-de-brule/
- Published: 2026-09-15T11:15:42.000Z
- Updated: 2026-09-15T11:15:41.000Z
- Description: L'odeur de brûlé flotte dans la cuisine. Camille la sent, Fabrice hausse les épaules. Entre deux tasses de café, ils parlent de la crue, des loueurs, de l'été dernier et de tout ce qu'on ne dit pas quand on est contents d'être encore là.
- Author: BARBEYRAC AMANDINE
- Tags: La librairie autonome

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C’est par une fenêtre entrouverte que je suis rentrée.

Celle qui surplombe le vieil évier en pierre : Fabrice l’avait laissée ainsi à son arrivée, sans y penser, comme on laisse entrer l’air après une longue nuit dehors. L’odeur de pluie s’est glissée jusque dans la cuisine avec moi. Elle s’est mêlée à quelque chose de plus ancien, de plus tenace, cette odeur de cendres qui me poursuit sans relâche, celle qui me hante depuis le grand réveil.

Camille frissonne.

— Tu ne trouves pas que ça sent le brûlé ?

Elle a pris juste le temps d’enfiler un grand tee-shirt de lui, une marque sportswear qu’il adore. Il lève les yeux de son carnet vert.

— Non mais c’est à moi ce tee-shirt, dis donc ! Tu as dormi avec ce truc-là ? Ça explique tout, ma chérie. Tu n’as pas dormi à cause de ce truc, je te le dis.

Il sourit dans sa fatigue. L’enlace tendrement. Embrasse ses cheveux.

— Tu vas attraper froid en tout cas.

— Comment c’est possible, une crue en juin ? elle murmure contre lui.

— Tu ne réponds pas à ma question. Tu veux du café ?

— Évidemment. C’est même pour ça que je suis là, figure-toi, j’ai senti l’odeur.

Elle a une voix de petite fille à présent. C’est sûrement pour ça qu’il voit sa frange tout le temps quand il la regarde. Cette frange épaisse et brune de lycéenne, trop longue, qui lui mangeait allègrement le visage et ne semblait jamais la gêner.

— C’est drôlement pratique pour te faire venir.

— J’ai senti l’odeur de la pluie et un peu de brûlé aussi, c’est dans la cuisine. Tu sens ? C’est comme de la magie. Une odeur magique. Je la nommerais bien senteur médiévale.

— Ouais, peut-être.

Il éclate de rire devant la créativité incongrue de sa femme, puis essaie de capter les fragrances qui hantent la petite pièce, prend le temps de humer l’air plusieurs fois, les yeux fermés. Il ne se doute pas qu’il respire, avec elle, un feu vieux de plusieurs siècles : le mien.

Le calme est revenu en lui. Et avec ce calme, la conscience aiguë de ce qui se joue aujourd’hui.

— C’est bien compliqué, en tout cas. On ne l’a pas vue venir, celle-là.

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Il se lève prestement au premier chuintement de la cafetière italienne, écoute le frémissement de son breuvage, éteint le feu au piano de la cuisine. C’est le chant du matin en Italie, le meilleur café selon lui, il en faut plusieurs cafetières pour démarrer une journée.

— Une bassine de café s’il vous plaît.

Cette fragrance parle à mon âme. Je me rapproche encore pour mieux m’en enivrer, cette saveur amère et délicate. Je n’ai jamais pu en boire ; nous n’en avions pas, en mon temps. Mais son odeur évocatrice me laisse penser que la plante nous aurait sans aucun doute ouvert des perspectives.

Il lui tend la tasse bleue sans qu’elle ait à la demander, celle de Saint-Quentin-la-Poterie, du Noël des potiers, celle qu’en ce moment elle « préconise ». Elle explose de rire à ce mot. C’est un truc à eux, pris dans une chanson, dit avec un accent du Sud qui ne s’oublie pas, un vestige de la vie de Fabrice sur les abords de la Méditerranée. Il lui fait un petit clin d’œil. C’est sa manière à lui de l’aimer tout le temps.

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— Tu as raison, chérie. C’est incroyable une crue maintenant, ça défie tous les pronostics.

Il touille son café en raclant la cuillère contre le grès ocre de la tasse.

— Il fallait que ça tombe cette année. Cette fois l’eau n’a pas fini de nous étonner. Il pleut encore ici et en haut surtout, et c’est en haut le pire. Le Chassezac devient plus gros que jamais, il déverse son trop-plein dans l’Ardèche depuis quarante-huit heures. Une deuxième dépression posée sur le Coiron gonfle l’Ibie. C’est la totale. Alors au camping, je te laisse imaginer la suite.

— Le tourbillon ?

Elle est sérieuse et espiègle à la fois, prête à pouffer. Il sait qu’il le dit tout le temps, que tout le monde se moque un peu de son histoire de vingt mille lieues sous les mers.

— C’est ça. Le tourbillon, coquine.

Il la prend dans ses bras, la pose sur ses genoux comme un oiseau. Elle est légère comme une plume. Et pourtant, que de formes, de rotondités posées un peu partout sur sa femme. Cette femme a la rotondité heureuse, pense-t-il.

Elle oublie tout, uniquement concentrée sur la joie d’être à nouveau contre lui. Elle sent l’odeur de la pluie accumulée dans ses vêtements et ses cheveux. Elle articule à peine, comme une pensée dite tout haut :

— Surtout qu’avec la sécheresse de ces derniers mois, elle n’a pas d’autre choix que de gonfler la rivière, cette eau de pluie.

C’est comme si elle lui trouvait des excuses, Camille. Elle est décidément bien plus du côté de la nature que de celui des hommes.

— Et oui. L’Ardèche nous fait encore une de ses petites blagues. Comme pour souhaiter la bienvenue aux touristes.

— Ou leur demander de partir.

Il renonce à se contrarier. Il s’avoue vaincu. Camille aime leur terre non pour le profit que constitue ce patrimoine, mais pour le lien ineffable que lui confère la vie sur le bord de la rivière.

— C’est peut-être ça. Tu as raison, ma chérie. Elle aurait au moins pu avoir la décence de me laisser faire les aménagements prévus pour elle. Il ne manquerait plus que ce soit la crue du siècle. Quelle ironie.

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Pour ma part je trouve la situation cocasse : cette histoire de désaccord entre la nature et les hommes n’est pas sans m’interpeller. Je me demande si Fabrice mesure ce qu’il dit. On ne pourrait être plus précis ni plus pertinent.

Ils restent silencieux, boivent leur café, corps entrelacés, gestes accordés. Elle comprend tout sans le dire : elle devine ce à quoi il pense, avec cette justesse des amants de longue date qui n’ont plus besoin des mots. Moi seule, pourtant, lis vraiment en lui ; elle, elle le sent, ce qui est une autre façon de savoir.

Tous deux se replongent sans l’avouer dans l’événement de l’année précédente.

L’été dernier, tandis que la saison bat son plein, elle retrouve Fabrice une nuit vomissant du sang dans son sommeil. Un peu plus et c’est la fin, c’est ce que s’empressent de leur dire les médecins. Plusieurs jours qu’il est très fatigué. Plusieurs jours que la tronçonneuse chante sur la petite dune herbeuse qui surplombe le camping, comme pour son père à l’époque du drame.

Camille ferme les yeux très fort. Elle sent les picotements dans son nez, le début des larmes qui montent, mais cette fois-ci, hors de question de pleurer. Il est là et c’est tout ce qui compte. Elle n’a pas besoin d’y rajouter des mots.

Un ulcère qui se perfore, ça ne plaisante pas. Tout le monde lui dit d’éviter le stress, mais personne n’a de réelle solution à apporter. Il faut se battre contre les élus, les gens de l’eau, c’est si compliqué de faire quoi que ce soit dans une zone inondable. Et pourtant c’est bien parce qu’on court le risque d’être inondé qu’il faut des aménagements adaptés.

Heureusement, elle est près de lui cette nuit-là. Comme toutes les autres nuits d’ailleurs.

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— Et les loueurs ? Qu’est-ce qu’ils disent ?

Il sursaute légèrement. Il était parti loin, trop loin d’elle pendant ces quelques instants. Il la serre plus fort, pose un baiser sur sa nuque.

— Oh bah, t’imagines bien le tableau. En tout début de saison il n’y avait déjà plus beaucoup d’eau, à peine de quoi faire descendre la rivière aux touristes. Et maintenant le peu de gens qu’il reste dort dans la salle des fêtes sur des lits improvisés. Autant dire que comme publicité, on a vu mieux.

— Ne se rattrape pas.

Elle sourit en entendant dans sa tête la chanson de Barbara, que tout le temps perdu ne se rattrape plus. Son poil se hérisse. Elle sent tout, Camille.

— Quant à l’eau, elle nous fait un coup pendable. Pas de pluie de l’hiver, à peine au printemps, et maintenant les grandes eaux du déluge. Tous les campings des alentours sont lourdement touchés : Sampzon, Ruoms, Chauzon, Grospierre évidemment. Les investisseurs ne doivent pas être ravis. Ça c’est le point satisfaisant de l’histoire, si quelques-uns d’entre eux retirent leurs billes, je ne viendrai pas pleurer sur leur sort. Mais il va falloir un moment pour tout remettre en ordre.

— Nous ne sommes certainement pas les seuls à ne pas dormir beaucoup à l’heure où nous parlons.

— Évidemment. Je me suis laissé dire que Chassagnes a de graves problèmes d’insomnie.

Il trouve le moyen d’en rire et son rire emporte celui de sa femme de manière irrépressible.

— Remarque, il a toujours été un peu comme ça.

En tant que président du syndicat des loueurs, il est au cœur de la tourmente, gérer la boutique en déroute, le stress des concurrents, faire bonne figure devant l’office du tourisme. Elle ne sait pas comment il tient.

— En tout cas il est encore plus nerveux que d’habitude. Je l’ai croisé hier, il courait dans tous les sens dans sa boutique sur la route des gorges. Je n’ai même pas osé m’arrêter boire le café.

— D’ailleurs une réunion est organisée en urgence à la mairie.

— Et les prévisions météo ?

— On navigue à vue. Personne ne sait exactement ce qui se passe, plus personne ne se risque à dire quand tout ça va s’arrêter. La météo patauge elle aussi, ça change d’heure en heure.

Il l’enlace, met le nez dans son cou, trop content qu’elle ait coupé ses cheveux pour voir sa nuque magnifique et altière.

— Une nuque de Cléopâtre, il dit toujours.

— Alors ce que je peux te dire pour les instants à venir : on boit le café et je vais me mettre deux heures au lit.

— Je t’accompagne. J’ai quelques instants de sommeil à rattraper.

— C’est une très bonne décision, ma chérie. La meilleure nouvelle de la journée.

Il ne perd pas le nord, celui-là, songe-t-elle souvent.

Je reste tranquillement dans la cuisine tandis qu’ils rejoignent la chambre.